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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 17:53

A partir d’une étude que j’ai réalisée en 2012 sur « les représentations masculines de la violence à l’égard des femmes, « draguer dans la rue » n’est pas un acte perçu comme une violence à l’égard des femmes. Pourtant, les garçons de Tétouan utilisent le verbe « adaha » (أذاها) pour dire que le garçon drague la fille. Ce verbe signifie faire mal à l’autre, avoir un comportement nocif à son égard (أذى إذاية). Il est donc utilisé pour signifier « draguer », mais il est vidé de son sens agressif et négatif, neutralisé. Même chose pour le « nouggane » à Marrakech. C’est le fait de lancer des mots à la fois complimenteurs et agressifs à la femme dans l’espace public. Là non plus, le « nouggane » n’est pas considéré comme une violence. Pour certains, c’est un mode de rencontre. Pour certains, il est même une réaction. «Les filles te provoquent. Même celles qui sont voilées te provoquent par le regard. Ce sont elles qui te demandent de les draguer ». Draguer est donc une manière de faire connaissance. Pour des hommes à Temara, draguer une fille habillée sexy dans la rue n’est pas non plus perçu comme une violence. C’est la fille qui est responsabilisée, définie comme la provocatrice, le véritable agresseur.

Par conséquent, la « drague » est, au Maroc, un phénomène structurel banalisé. En effet, les hommes sont convaincus d’être agressés dans « leur » espace public par la présence accrue et provocante, à leurs yeux, des femmes. Réagir par le compliment et/ou l’insulte est devenu un mécanisme de défense masculin structurel, un moyen de préserver l’hégémonie sur un territoire (ici l’espace public), une manière de perpétuer une tradition qui consiste à dire que la place de la femme est dans l’espace privé et que des règles vestimentaires patriarcales sont à observer dans l’espace public. Ainsi, aborder et parler à une femme dans la rue sont des actes rarement perçus par les hommes comme une violence à l’égard des femmes. Plus simplement, la « drague » est vécue par une grande majorité des deux sexes comme « acceptable », comme un comportement normalisé, banalisé, loin de devoir être passible d’une pénalisation.

Pour ces raisons, la réaction majoritaire (sur les ondes et réseaux sociaux/internet) à l’annonce d’un projet de loi contre la drague est faite d’étonnement, d’ironie et de critique. Pour la plupart, lancer quelques mots à une jeune fille/femme dans la rue ne mérite pas de poursuite judiciaire. C’est disproportionné selon eux. D’autres avancent qu’au lieu de pénaliser les dragueurs, il serait plus juste de pénaliser les jeunes filles et femmes qui s’habillent de manière légère, provoquant ainsi le désir des hommes. D’après cette analyse, les hommes seraient des victimes du « sex-appeal » artificiel et volontaire des femmes émancipées au niveau de leur tenue vestimentaire.

Pour les défenseurs de cette thèse, la solution est simple : cacher le plus possible le corps féminin comme source de chaos et de séduction (fitna). Inconsciemment, ils présentent le port du voile comme l’élément central d’une politique publique préventive contre le harcèlement sexuel. En fait, si le port du voile doit demeurer un choix individuel et libre, il ne doit jamais être érigé en politique publique, en obligation juridique et/ou sociale préventive. En Occident, jeunes filles et femmes s’habillent de manière légère sans être pour autant victimes de drague dans la rue. Dire que les hommes en Occident ne draguent pas dans la rue parce qu’ils sont moins chauds et moins virils relève de l’ignorance et d’une naïveté orientale machiste. Si l’homme occidental ne drague pas dans la rue, c’est parce qu’il est éduqué, c’est parce qu’il a appris à contrôler son regard. Il a appris à respecter la femme comme une citoyenne qui a le droit de s’habiller comme elle veut dans l’espace public. Il est convaincu que l’espace public appartient aux deux sexes de manière égale, à toute heure du jour et de la nuit. Dans cet espace, il est impoli de fixer quelqu’un par le regard ou de lancer des mots agressifs ou complimenteurs à une fille/femme que l’on croise dans la rue. Que l’on apprenne donc aux hommes marocains de se contrôler, de ne pas regarder les femmes dans la rue, de ne pas voir comment elles sont habillées, de ne pas les agresser par des paroles impolies et agressives, par des compliments déplacés qui n’ont pas lieu d’être. Que l’on apprenne également aux jeunes filles et femmes de ne pas être sensibles à de telles paroles, de ne pas les apprécier et de ne pas y succomber. De considérer tout homme qui drague dans la rue comme un sous-homme, comme un non-homme.

En un mot, le projet de loi contre le harcèlement sexuel me semble être en avance par rapport à l’état des lieux des rapports sociaux de sexe au Maroc. Certes, pour une minorité, c’est un projet bienvenu car il fait partie de l’arsenal de lutte contre la violence à l’égard des femmes (à l’image de l’article 501-3 contre le harcèlement sexuel dans le milieu professionnel ajouté au code pénal en 2003). Cette minorité est consciente du fait que la drague est une forme de violence à l’égard des femmes, et par conséquent inacceptable comme toute autre forme de violence basée sur le genre. L’idée de pénaliser le harcèlement sexuel dans la rue est une bonne initiative qui vise certes à protéger les droits des femmes (dans la rue) en tant que droits humains. Cependant, son objectif stratégique est de convaincre la majorité de la population à considérer la drague comme inacceptable en tant que forme « mineure » de la violence à l’égard des femmes. « Mineure » parce qu’une fois comparée aux coups et blessures, au viol, à l’exclusion du domicile conjugal, à la privation de nourriture ou à l’extorsion d’argent, elle paraît moins grave. Son impact psychologique à long terme risque d’être nocif et destructeur pour l’image de soi (de la jeune fille/femme). Y voir un indice de succès et de séduction est un indice de fausse conscience, d’aliénation patriarcale.

Rappelons ici que le projet de loi en question ne concerne pas seulement la pénalisation du harcèlement sexuel dans la rue. Toutes les formes de la violence à l’égard des femmes sont incriminées à travers ce projet de loi spécifique. Le code pénal seul semble être, dans sa version actuelle, incapable d’endiguer toutes les formes de violence dont souffrent les femmes. Pour cette raison, le « groupe démocratique » au parlement (PPS) a pris l’initiative de l’enrichir en présentant début 2013 une proposition de loi à la chambre des représentants, proposition qui incrimine spécifiquement toutes les formes de violence fondées sur le genre. C’est cette proposition qui a été reprise par le gouvernement sous forme de projet de loi. Dans la proposition de loi, l’article 448-24 incrimine spécifiquement le harcèlement sexuel dans les lieux publics. Cependant, cet article ne traite pas de la question de la preuve. Comment établir le harcèlement sexuel ? Quelles preuves doit apporter la jeune fille/femme harcelée dans la rue pour établir qu’elle a été victime de harcèlement sexuel? Comment prouver qu’un homme lui a adressé des paroles déplacées ? C’est l’une des difficultés majeures que doit affronter le projet de loi. Que prévoit le projet à ce propos ? Faudra-t-il avoir des témoins ? Des enregistrements audio-visuels ? Comment les réaliser pendant le harcèlement sexuel ? Comment être acteur et spectateur en même temps ? Installer des caméras de surveillance spéciales ou exploiter les enregistrements des caméras déjà installées pour d’autres objectifs ? Charger les agents de circulation d’observer également les actes de harcèlement sexuel au même titre que les infractions au code de la route ? Charger la police des mœurs de considérer tout harcèlement sexuel comme un attentat à la pudeur? Responsabiliser la population en la chargeant de dénoncer tout harcèlement sexuel observé dans la rue ? En faire un devoir citoyen de chaque individu ? Ce sont là des pistes à explorer.

Et puis sensibiliser la police afin d’enregistrer les plaintes telles qu’elles sont rapportées par les victimes harcelées sans accuser celles-ci d’être la cause du harcèlement sexuel dont elles ont été l’objet. La police doit également veiller à vérifier ou à établir les preuves du harcèlement sexuel. Le parquet à son tour doit présenter le maximum de cas à la cour. Et le maximum de cas doit être condamné aux plus lourdes peines prévues par la loi. Les condamnations doivent être médiatisées le plus possible pour que la loi soit prise au sérieux et qu’elle remplisse au mieux sa fonction dissuasive. La loi contre le harcèlement sexuel a donc une double fonction : punitive répressive contre les cas établis, dissuasive préventive accompagnant et favorisant la révolution contre la mentalité patriarcale dominante.

Rabat, le 11 novembre 2013

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Published by Dialmy - dans Féminisme
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Le pédagogue 15/05/2016 20:19

Le pédagogue :


Dans les aires de turpitudes, il n’y a pas que le sexe : il y a aussi le cul.
En France, « les femmes libérée » et leurs équivalents au masculin, font de la baise l’un des principes fondamentaux de la « parité » !
Les « accusations » d’agressions, de harcèlements sexuels pimentent la « démocratie », et rappellent qu’il y a « une justice » qui blanchit les politicards désignés, lorsque ce n’est pas eux qui font condamner les « victimes » pour « diffamation ».
Et le spectacle se poursuit.
Lorsqu’il s’agit de politicards d’un certain « calibre », dans les pays « cifilizés », les « zélés-cteurs » et les « zéléés-ctrices » en redemandent.
Au temps de Sarkozy et de ses histoires avec ses femmes, les hurlements de la gauche contre la droite ne cessaient pas.
Ils voulaient « la Ré-pu-blique exemplaire ».
Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !
Aujourd’hui, les histoires de François Hollande avec ses femmes ne regardent que lui, dit la gauche, et toute « révélation » est une « atteinte à la vie privée » et donnera lieu à des poursuites judiciaires et patati et patata.
Cela excite encore plus les « zélés-cteurs » et les « zéléés-ctrices » et les fait même jouir.
De manière générale, les « révélations » ne manquent pas quant aux « déboires conjugaux » de chefs d’État et de Gouvernement qui s’adonnent chez eux, dans des palaces ou ailleurs à des orgies, sur les frasques de ministres putes et « sauteurs », sur d’autres qui s’envoient en l’air dans des bureaux, des ascenseurs et des chiottes, sur des députés, des sénateurs et autres « élus » qui copulent à qui mieux mieux dans des véhicules de « service » et des recoins de bâtiments « publics », et fricotent dans de multiples endroits d’institutions diverses, qui aménagent mille et une rencontres pour se livrer à des enculeries et autres explorations anatomiques, sur des membres racoleurs de partis politiques, toute tendance con-fondue, qui usent de leur corps pour recruter, sur ceux et celles qui font l’éloge de la « promotion canapé », et qui défendent la fornication, l’homosexualité, le lesbianisme, l’adultère et autres.
Cependant dit l’amoral de gauche, il ne faut pas hésiter à condamner les « zabus », sans toutefois offrir aux « zénnemis islamistes », des « zarmes » pour niquer la « civilisation » !
C’est dire que « le tintamarre » parisien qui tente cette semaine, avec ses sonorités cul-turelles, d’enclencher une danse du ventre au sujet des agissements d’un Denis Baupin, dit député écologiste de gauche, désigné comme agresseur sexuel, font partie du « folklore » de la débauche.