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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 13:08

Khatibi est, à mon sens, le premier marocain à faire de l'anthropologie, tout en reconnaissant qu' «on ne nationalise pas une science pour lui donner une valeur d'objectivité»[1]. Il est en effet le premier à rompre avec le mépris scripturaire de l'islam populaire, et avec la condamnation sociologico-développementaliste de l'ethnologie coloniale. Dans Blessure du nom propre, il étudie différentes formes de culture populaire et ne craint pas de dénoncer l'emprise du réformisme. Il écrit : «au nom de la culture nationale, on censure, on réprime les valeurs de la culture populaire qui sont moins logographiques, plus sensibles à une continuité historique inscrite dans le corps. C'est par la critique d'une telle idéologie que le savoir peut se fonder...»[2]. Cette volonté de savoir s'exprime chez Khatibi quand il présente et aborde la culture populaire comme un ensemble de sous-systèmes sémiotiques en rapport avec l'Islam. «Les systèmes sémiotiques ici présentés, écrit-il, s'inscrivent notoirement par rapport à l'Islam...soit qu'un système constitue une propagation travestie et voilée de l'inter-signe divin (la calligraphie), soit qu'il s'institue à l'interstice du tracé refoulé par l'Islam : le tatouage comme archi-écriture du signe vide, soit qu'il s'ordonne en une sémiotique orale, sans doute traversée par le texte coranique, mais dont la structure formelle remonte au Récit primitif (proverbe, conte)...»[3]. Apparemment, l'objet de Khatibi est le même que celui de l'ethnologie coloniale : dans les deux cas, il s'agit bien de culture islamique populaire, et Khatibi ne craint pas de reprendre les croquis de J. Herber à propos du tatouage de la marocaine. Mais en fait, la perspective et le mode d'approche ont changé. Khatibi ne vise pas à exploiter ces sous-systèmes pour jouir de la déconfiture historique de l'islam. Son point de vue n'est plus celui d'un chercheur qui regarde une population primitive, et son approche sémiotique s'intéresse surtout au jeu des signes constitutifs d'un texte. Ce changement de perspective et d'approche opéré par Khatibi le met devant un objet nouveau, différent de celui interrogé par l'ethnologie coloniale. «Ce que Khatibi interroge, écrit R. Barthes, c'est un homme intégralement populaire, qui ne parle que par ses signes à lui, et qui se trouve aujourd'hui trahi par les autres, qu'il soit parlé (par les folkloristes) ou tout simplement oublié (par les intellectuels)»[4]. Désormais, s'intéresser à la culture populaire ne vise plus à trouver un démenti à l'Islam universaliste scripturaire dans la spécificité de la coutume. Certes, le démenti satirique de l'Islam scripturaire par l'islam populaire peut se retrouver, ici et là, dans les travaux de Khatibi, mais ce démenti n'est plus l'objectif central dans la stratégie de l'écriture. Par exemple, Khatibi affirme que «le proverbe gomme les interdits religieux, en particulier la sodomie (et le cunnilingus)»[5], ou que le tatouage «ornemental», «fait pour le plaisir du corps, serait une manière de voiler le tracé divin par une écriture érotique. C'est substituer à l'ordre de Dieu la stratégie humaine du désir»[6]. Malgré cette trahison de la loi islamique par le proverbe et le tatouage, il ne s'agit plus ici de faire fonctionner l'islam populaire comme une culture anti-islamique, liée à une force politique sécessionniste, la race berbère en l'occurrence.

Dans le sillage de Khatibi, mais en faisant un travail ethnographique de collecte, des auteurs comme A. Hammoudi (1988)[7], A. Dialmy (1991)[8], H. Rachik (1992)[9] et K. Naamouni (1993)[10] ont également renoué le lien avec l'ethnologie et de ses objets. «Les travaux ethnographiques et ethnologiques sur les rites marocains se multiplient» confirme R. Jamous[11]. Mais l'enjeu politique d'une telle démarche n'est plus la mesure du «coefficient de primitivisme dégressif» (G. Marcy), il est d'élargir la notion de culture nationale, de l'enrichir, et de la libérer du réductionnisme réformiste. Pour l'ensemble des chercheurs nationaux s'intéressant à la culture orale, la culture nationale n'est pas réductible à la culture savante, citadine et bourgeoise. La culture nationale ne doit pas se construire sur un acte d'exclusion idéologique des cultures périphériques. En un mot, la finalité ultime de l'acte ethnographique national n'est pas de semer le doute sur l'islam du marocain, ou sur l'unité nationale du Maroc.

[1] Ibid, p. 25.

[2] A. Khatibi : Blessure du nom propre, Paris, Denoel, 1974, p. 70.

[3] Ibid, pp. 16-17

[4] R. Barthes : «Ce que je dois à Khatibi», Pro-culture, Rabat, n° 12, 1970.

[5] A. Khatibi : Blessure... op.cit, p. 50.

[6] Ibid, p. 102.

[7] A. Hammoudi : La victime et ses masques. Essai sur le sacrifice et la mascarade au Maghreb, Paris, Le Seuil, 1988

[8] A. Dialmy : Féminisme soufi. Conte fassi et initiation sexuelle, Casablanca, Afrique-Orient, 1991

[9] H. Rachik : Le sultan des autres. Rituel et politique au Haut-Atlas, Casablanca, Afrique-Orient, 1992.

[10] K. Naamouni : Le culte de Bouya Omar, Casablanca, Eddif, 1993.

[11] R. Jamous : «Rites sacrificiels en Inde et au Maghreb», Correspondances, Bulletin de l'IRMC, n° 32-33, Juillet-Août 1995, p. 10.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy - dans Sociologie du Marocain au quotidien
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