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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 23:16

nterview accordée à Abdeslam Kadiri, Afrique Magazine, n° 357, octobre 2015

Affaire de la jupe d’Inezgane, lynchage d’un homosexuel… Comment expliquez-vous la résurgence des questions de mœurs qui ont secoué le pays ces derniers mois?

Ces affaires mettent en évidence la force de la morale sexuelle patriarcale qui consiste à réprimer les groupes sexuels dominés, femmes et homosexuels. Cette morale n’est pas pensée comme une morale initialement liée et produite par une aristocratie soucieuse de sa pureté, de sa reproduction, en un mot de sa sécurité généalogique. C’est une morale qui s’est universalisé, qui a été imposée à toutes les classes sociales, et qui n’a jamais disparu. Elle s’impose grâce à ce que les foqaha nomment le taazir, c'est-à-dire l’admonestation publique de celles et de ceux qui la transgressent à travers leur comportement vestimentaire et/ou sexuel. Les deux sont liés. Je ne pense pas que le taazir qui a eu lieu à Inzegane, Fès et Safi soit un phénomène spontané lié à des individus isolés porteurs d’une morale sexuelle patriarcale. Le contexte actuel, celui de la radicalisation de l’islam, est favorable à cette résurgence de la pratique du taazir. Mais désormais, le taazir échappe aux foqaha et aux juges traditionnels (cadis) : tout musulman ordinaire se sent aujourd’huin chargé de cette mission, celui de commander le bien, c'est-à-dire d’obliger les autres à respecter une morale sexuelle islamo-patriarcale. L’ordre sexuel public qui tend à se moderniser, à échapper à la morale sexiste et homophobe, est ainsi ciblé par des forces islamistes organisées ou informelles qui poussent, consciemment ou inconsciemment, les foules à agir, à réagir contre le « mal », contre la « débauche ». Heureusement, les pouvoirs publics ont réagi pour rappeler aux gens l’existence d’une loi qui interdit aux foules et aux individus d’intervenir, de pénaliser et de violenter eux-mêmes ceux qui ne se plient pas à la morale sexuelle patriarcale dans sa totalité.

Selon vous s’agit-il là de deux projets de société qui s’affrontent ? Ce clivage a-t-il toujours existé ?

Le projet d’une société marocaine moderne est mis en crise par un projet de société identitaire. Ce dernier tire sa force de la confusion qu’il établit entre Occident et modernité, et de la corrélation entre l’Occident injuste et la modernité immorale. La grande majorité des Marocains n’arrive pas encore à concevoir la sexualité totale (conjugale et non conjugale, hétéro et homo) comme un ordre moral nouveau fondé sur le respect des libertés individuelles et des droits humains fondamentaux. Encore faut-il que le droit pénal soit révisé dans ce sens par les pouvoirs afin de montrer aux Marocains qu’ils sont appelés à être des citoyens respectueux des différences. Etre marocain ne doit plus signifier être automatiquement musulman, et être musulman ne signifie plus être automatiquement défenseur d’une morale sexiste et homophobe. La loi doit être citoyenne afin de faciliter le chemin à suivre vers la citoyenneté.

Où se situe le cœur du problème d’après vous : social, politique, religieux ?

Le problème est à la fois social, politique et religieux. La société marocaine vit dans le sous-développement religieux dans la mesure où les gestionnaires politiques de la religion empêchent l’éclosion d’une modernité sexuelle religieuse, d’une religion libre, d’une religion à la carte. Il faut arriver à croire en Dieu et l’adorer et en même temps avoir le droit à la sexualité, à toute forme de sexualité non violente. A privatiser la religion, à en faire une affaire personnelle, à y puiser ce qu’on veut, et uniquement ce qu’on veut. La religion ne peut pas être un menu qu’on doit consommer dans son entièreté. Cet enjeu a été réalisé dans toutes les religions, à l’exception de l’islam. Pour la seule raison que l’islam seul est encore soit un instrument mis au service du pouvoir (politique), soit un instrument d’accès au pouvoir (politique),

Notre société reconnaît-elle l’individu ?

La naissance de l’individu est en cours. Elle s’observe principalement au sein des classes moyennes supérieures, au niveau des élites intellectuelles et/ou féminines-féministes. Au niveau des masses, le groupe prime encore à travers la famille et la tribu. Les structures secondaires elles-mêmes (partis politiques, syndicats et associations) n’arrivent pas encore à produire l’individu et reproduisent plus ou moins l’instinct grégaire sur des bases anté-modernes et antimodernes. En fait, tant que l’on n’est pas économiquement indépendant une fois adulte (et jusqu’à la mort), l’individu ne peut ni naître, ni être. Au Maroc, le ratio de dépendance est encore élevé, et tend à l’être davantage.

Pourquoi le pays n’arrive-t-il pas à trancher entre ces différentes personnalités (arabo-islamique et moderniste). Vivent-elles en harmonie dans l’être marocain ?

Le Marocain vit à la carte. Il ne choisit pas entre le menu arabo-islamique ou le menu moderne. Il puise dans les deux, de manière ponctuelle, selon la conjoncture, selon son intérêt du moment, immédiat. Concernant la sexualité, son discours « orthodoxe » condamne les sexualités non-conjugale et « contre nature », par contre ses pratiques sont ouvertes et libérales. Il vit une transition sexuelle faite d’inadéquation entre un discours religieux et une pratique sécularisée. Je ne parle jamais de schizophrénie parce que le Marocain sait ce qu’il fait. Il est conscient de l’inadéquation entre son discours et sa pratique. Il est ainsi parce qu’il est le produit d’une politique publique elle-même ambigüe qui se sert des deux registres et qui sert les deux registres à ses sujets-citoyens. L’Etat se sert à la fois de l’islam (sans être un état théocratique) et de la modernité (sans être un séculier). Il est entre les deux, il est les deux à la fois, il est une synthèse pragmatique de l’incompatibilité. Ce qui fait que l’on n’avance pas et que l’on ne recule pas. La transition est durable, elle est structurelle et structurante.

Selon vous, ce débat concerne-t-il véritablement la société, ou la seule élite, voire les politiciens qui instrumentalisent ces questions à des fins électoralistes ?

Le débat concerne le Marocain ordinaire, l’élite intellectuelle, le politicien, chacun à sa manière, chacun selon son niveau de conscience et ses intérêts. Pour le Marocain ordinaire, l’enjeu premier est de se présenter comme musulman, c'est-à-dire comme le meilleur du seul fait d’être musulman. Pour lui, être musulman revient souvent à être phallo-patriarcal, à imposer le voile aux femmes et le « placard » aux homosexuels. Pour l’élite intectuelle, l’islam est soit à rejeter totalement comme religion/illusion/erreur scientifique, comme instrument de domination et de guerre, soit à moderniser, à privatiser, à neutraliser comme source de loi. Pour le politicien, de gauche surtout, l’islam est à ménager pour ne pas s’aliéner le vote des masses. Comme on le voit, l’islam est encore très présent dans le sens où il ne cesse d’être instrumentalisé à des fins multiples, contradictoires. Le débat durera tant que durera l’indécision de l’Etat en la matière. Rappelons que cette indécision est fondatrice de l’Etat. Elle est structurelle et structurante.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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