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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 11:37

C'est là le texte de l'entretien accordé à ILLI au sujet de la liberté féminine (numéro de décembre 2015).

1)Votre perception de la liberté féminine au Maroc,

Qu’est-ce qu’être libre pour une femme au Maroc?

Un, être libre, c’est développer une pensée personnelle critique grâce à une instruction poussée et à une éducation citoyennisante.

Deux, être libre, c’est jouir d’une santé sexuelle et reproductive en termes de droits, de services et de soins. Il s’agit notamment du droit à la sexualité et à la maternité sans le devoir de mariage, du droit à la contraception, du droit à l’avortement, du droit à la maternité sans risque.

Trois, être libre, c’est être financièrement autonome, c’est ne pas dépendre financièrement d’un homme (père, oncle, mari, fils, client sexuel…).

Quatre, être libre, c’est pouvoir prendre la décision finale, c’est participer à la prise de décision dans les espaces privé et public. C’est participer à titre égal à l’élaboration des lois, des lois non sexuellement discriminatoires.

Au regard de ces quatre indicateurs fondamentaux de la liberté féminine, je dois affirmer que la femme marocaine n’est pas libre. Dans sa grande majorité, la femme marocaine est encore la gardienne d’une tradition qui l’aliène, la victime d’un système de santé qui n’assure pas son bien-être physique, mental et social, la prisonnière d’un système économique qui génère et reproduit sa dépendance financière, l’exclue d’un système politique qui ne l’intègre pas de manière égale dans la gestion de la chose publique. En termes plus simples, l’analphabétisme et la pauvreté se conjuguent surtout au féminin, la répression sexuelle s’abat surtout sur la femme, la représentation féminine dans les instances décisionnelles est insignifiante. La notion même de la liberté féminine est socialement rejetée, perçue comme le synonyme de la débauche à cause d’une morale patriarcale misogyne et discriminatoire.

(2) de son évolution actuelle en général comme dans votre domaine d’expertise

Certes, une minorité de femmes se battent pour la liberté et pour l’égalité des droits. Elles se battent soit à titre individuel, soit au sein d’associations féminines/féministes. Ces femmes appartiennent à la ville, à la grande ville, aux classes moyennes. Elles arrachent des îlots de liberté pratiques sans les droits qui vont avec et qui protègent ces pratiques. A titre d’exemple, sortir librement, habiter seule, voyager seule, boire un verre, avoir une vie sexuelle de couple non conjugal, voire même choisir de devenir mère sans être mariée, voilà des conquêtes individuelles privées, vécues parfois de manière quasi-publique, avec courage, mais souvent dans la douleur et la culpabilité.

Il est temps de mesurer l’ampleur de ces pratiques féminines et leur distribution sociale. Il est également intéressant de voir si ces pratiques s’accompagnent d’une conscience féministe et libertaire.

Face à cette tendance moderniste, la grande masse féminine au Maroc se re-voile, fait marche arrière au nom d’un islam identitaire où l’on se réfugie contre une modernité dite immorale, et confondue en conséquence avec son expression occidentale la plus dévoyée (l’adultère, l’échangisme, la prostitution et la pornographie).

(3) et pourquoi vous a t-il semblé important d’accepter de participer à l’événement ILLI DES LIBERTES

J’ai accepté de participer comme membre du jury à l’événement « ILLI des Libertés » parce que je mène depuis une quarantaine d’années un combat scientifique d’intellectuel pour la libération sexuelle et pour la libération féminine. J’ai voulu écouter, en tant que sociologue et en tant que militant des droits humains sexuels et reproductifs, le discours des femmes nominées, leur perception de soi et leur perception du social, leur analyse de la situation, leurs aspirations, leurs propositions. En un mot, je voulais voir dans quelle mesure ces femmes qui concourent pour le prix « ILLI des Libertés» sont elles-mêmes libres, féministes, favorables à l’égalité (des droits) totale entre hommes et femmes, et investissant quelque part l’approche genre pour remettre en cause une domination masculine séculaire.

Je remercie ILLI de m’avoir offert cette opportunité, celle de contribuer à identifier les plus méritantes des nominées, mais aussi et surtout de m’avoir offert un moment sociologique d’observation participante. Durant cette rencontre, j’ai entendu beaucoup de belles choses, notamment cette définition de la liberté : « pour la femme, la liberté, c’est être l’égale de l’homme ». C’est en effet à la fois le point de départ (une conviction/un objectif) et le point d’arrivée (un résultat).

Sans l’égalité des droits, pas de liberté pour les femmes. L’enjeu est de transmettre ce principe aux masses féminines, et masculines, de l’expliquer, de le vulgariser, de manière à ce qu’il soit compris, assimilé, accepté, appliqué dans les lois et dans les pratiques. A l’image d’ILLI qui y contribue déjà, les médias éclairés et à éclairer doivent également faire leur devoir, celui de réveiller les masses de leur sommeil patriarcal dogmatique.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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