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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 23:27

J'ai présenté cette communication lors de la journée organisée par "Espace Associatif" à Rabat le 26 janvier 2012. Le thème de la journée était la rémunération du travail domestique de la femme au foyer.

Le travail domestique des femmes au foyer consiste dans l’accomplissement des travaux ménagers, dans les soins sanitaires et éducatifs donnés aux membres du ménage, dans le magasinage de produits et services. Ce travail n’est pas considéré comme une activité économique parce qu’il n’est pas rémunéré.

Aussi la question se pose-t-elle : le travail domestique des femmes au foyer est-il à rémunérer ? Une ambigüité problématique découle de cette question. D’un côté, rémunérer, c’est féministe, c’est valoriser le travail domestique de la femme au foyer, c’est lui assurer un revenu et par conséquent une autonomie financière. C’est en mot le chemin de la liberté et de l’égalité de genre. D’un autre côté, rémunérer ce travail, ce n’est pas féministe, c’est biologiser / « femelliser » le travail domestique et cantonner les femmes au foyer, c’est renforcer le la domination masculine et biolologisere/ « mâliser » les postes de pouvoir (économiques, politiques, religieux et militaires). En un mot, rémunérer signifie naturaliser et banaliser la division sexuelle patriarcale du travail.

Trois réponses à la question de la rémunération du travail domestique de la femme au foyer sont identifiables.

La première réponse : ne pas rémunérer

Elle consiste à refuser la rémunération. Pour la pensée patriarcale en général, la division sexuelle du travail signifie que les rôles, statuts et fonctions de genre sont le prolongement du sexe biologique. Grâce à une socialisation patriarcale, la femelle devient femme, c'est-à-dire inférieure, et vouée au travail domestique routinier et ingrat tandis que le mâle devient homme et accapare le pouvoir et ses postes les plus prestigieux. Aux tâches féminines reproductives et de reproduction de la force du travail correspond l’activité économique masculine productive des richesses. Le rapport entre les deux est patriarcalement établi comme un rapport de complémentarité : les femmes au foyer accomplissent les tâches domestiques pour permettre aux hommes de les entretenir en produisant les richesses. Le travail de l’épouse au foyer est donc le pendant de l’entretien économique du foyer par l’époux. En d’autres termes, être entretenue par un homme (père, mari, fils, frère, oncle…), c’est déjà pour la femme une rémunération en soi de son travail domestique. Rien aux yeux des patriarcalistes ne justifie d’entretenir les femmes au foyer et de les rémunérer. Pour eux, c’est un non sens.

La deuxième réponse : rémunérer

Elle est favorable à la rémunération du travail des femmes au foyer. Les défenseurs de cette réponse insistent sur le fait que le travail domestique des femmes au foyer est également une activité productive et qu’elle doit être comptabilisée dans le PIB.

Cette thèse trouve déjà des antécédents dans la tradition juridique islamique. Ainsi, pour Mohammed Ibn Ardoune, il n’est point permis de faire travailler la femme libre (dans les champs) sans lui verser un salaire. Seul l’esclave travaille sans percevoir de salaire. Le travail de l’épouse dans les champs ne doit pas être considéré comme un prolongement de ses activités domestiques. Quant à Ahmed Ibn Ardoune, il va plus loin. Il stipule que l’épouse a droit à la moitié de la fortune du mari en cas de répudiation ou de mort du mari[1]. Pour ce faqih/juriste du 16ème siècle, c’est une compensation de l’effort physique et des peines endurées au cours de la vie conjugale dans l’accomplissement des tâches domestiques. Cet avis juridique ne repose sur aucune coutume tribale et n’en justifie aucune. Il a été réellement novateur, mais critiqué en tant que fiqh périphérique marginal par les Ouléma de la Qarawiyine[2].

D’autres juristes musulmans vont plus loin en affirmant que les tâches domestiques ne relèvent pas de la nature innée de l’épouse en tant que femelle/femme. Au contraire, ces juristes estiment que le service fait partie de l’entretien dans le sens où l’embauche d’une esclave/domestique pour les tâches ménagères fait partie de l’entretien que le mari doit à l’épouse. Celle-ci n’est tenue à accomplir le travail domestique que dans le cas où le mari est financièrement incapable d’acheter une esclave ou d’embaucher une domestique de service[3]. Seule la femme de basse condition (الدنيئة) est tenue d’assurer le service domestique elle-même. Aussi a-t-on raison de dire que ce fiqh défend moins les droits de la femme que ceux des classes sociales favorisées.

Dans le même cadre, pour ces juristes, l’épouse-mère allaite son enfant non pas parce qu’elle femelle/femme, mais parce qu’elle est économiquement entretenue par le mari, c'est-à-dire payée pour cela[4]. Malgré ce principe de l’allaitement contre l’entretien, les foqaha précisent que l’épouse n’est tenue d’allaiter son propre enfant que dans trois cas : quand l’enfant refuse toute autre nourrice, quand le non allaitement par la mère risque d’être nocif à l’enfant, quand le père est financièrement incapable d’embaucher une nourrice. Et les foqaha de préciser encore que, dans les milieux aisés où les mères n’ont pas l’habitude d’allaiter leur enfant, l’épouse a le droit de refuser d’allaiter son propre enfant et d’exiger de son mari d’engager une nourrice. Dans ces classes, le principe de l’allaitement contre l’entretien tombe. Seule la femme de basse condition sociale est tenue de respecter ce principe.

Ces opinions juridiques laissent clairement voir que l’allaitement n’est pas un acte biologique gratuit accompli par une femelle, mais un service vendu par une femme/épouse/mère contre entretien (salaire direct) ou par une nourrice contre salaire (ou achat dans le cas d’une esclave). Par conséquent, et en raison de leur caractère de « classe », ces opinions des juristes musulmans doivent être définies comme un proto-féminisme non universel qui s’attache à dispenser les femmes des classes dominantes des « basses » besognes domestiques. Cependant, ce proto-féminisme discriminatoire est précurseur de la thèse féministe radicale qui revendique de rémunérer le travail domestique de l’ensemble des femmes au foyer.

Pour ce féminisme radical, la dimension domestique de l'économie nationale ne doit pas rester un refoulé politique des sciences économique et statistique. L’enjeu est alors de recenser l’ensemble des travaux féminins et d’élaborer de nouvelles nomenclatures inclusives, car les différentes nomenclatures des professions adoptées par l’économie et la statistique, en tant qu'appareils « scientifiques » d'Etat, sont androcentrées : elles ne prennent en considération ni la spécificité de l'activité féminine ni son apport à l'économie globale[5].

La sociologie est également complice dans le refoulement du travail domestique féminin. Considérée comme inactive et improductive par les sciences économiques et statistiques, la catégorie des ménagères est en effet également neutralisée par la sociologie structuro-fonctionnaliste dans sa conception de la stratification sociale. A titre d’exemple, Talcott Parsons ne prend pas en considération la profession de l'épouse-ménagère et établit que la femme au foyer appartient à la classe sociale du mari (famille de rang solidaire). Cette sociologie accepte par conséquent la dépendance économique de l'épouse, et n’hésite pas d’affirmer que la famille est une institution d'entretien des femmes. Au sein de cette institution, les femmes ont une fonction émotionnelle tandis que les hommes ont un rôle instrumental (gagne-pain). Il est clair que, pour une telle sociologie, ne pas reconnaître le travail domestique féminin comme une activité économique constitue un moyen de nier l'existence d'une stratification socio-sexuelle et de l’occulter par les liens de parenté[6]. Il s’ensuit que, pour la sociologie fonctionnaliste, la femme au foyer n’a pas d’appartenance de classe propre.

En réaction, les féministes radicales en concluent qu’il est nécessaire de considérer le travail féminin au foyer comme une activité économique à part entière, et d’évaluer son coût[7]. Un exemple à ce propos: « 42.000 euros par an ou 3.500 euros par mois, c’est le salaire qu’une mère au foyer devrait toucher selon une étude de l'opérateur de gsm Three[8]. Le calcul a été fait sur la base de 10 heures de travail par jour :

Nettoyage et cuisine : 69 minutes

Rangement : 63 minutes

Lavage : 61 minutes

Préparer les enfants : 55 minutes

Mettre les enfants au lit : 53 minutes

Repassage + conduire les enfants (école et autres activités) : 1 heure et 51 minutes

Aide au niveau des devoirs : 47 minutes

Vaisselle : 45 minutes

Faire les courses : 42 minutes

C’est donc reconnaître la femme au foyer comme ménagère, baby-sitter et préceptrice. Et c’est en additionnant les revenus liés à l’exercice de ces trois fonctions que l’étude a obtenu le total de 42.000 euros par an. L’étude souligne aussi que 33% de femmes au foyer dorment moins de six heures par nuit et que la majorité d’entre elles dispose de moins d’une heure par jour à consacrer à soi-même. Enfin, seule une femme au foyer sur six est satisfaite de sa situation.

A partir de telles études, de plus en plus nombreuses, les féministes radicales réclament le droit à une rémunération des femmes au foyer, voire à une majoration en cas de famille nombreuse, à une pension de retraite. Pour ces féministes, refuser d’être femme au foyer non rémunérée, c’est refuser de reproduire le modèle des mères, c’est exprimer « la haine de la mère» (selon la psychanalyste Janine Chasseguet-Smirgel). Simone de Beauvoir en conclut que «la haine du féminin a toujours hanté le féminisme». Le féminin est ici défini comme ce qui a été infériorisé, opprimé et exploité.

La troisième réponse :

Externaliser, professionnaliser, des-sexualiser.

Pour Engels[9], l’émancipation de la femme ne passe pas par la rémunération de son activité domestique, mais par la fin de la famille conjugale comme unité économique où le mari entreteneur est le bourgeois alors que l’épouse entretenue est le prolétaire. Ce mode de production patriarcal ou domestique a traversé les modes de production esclavagiste, féodal et capitaliste. Ce mode ne peut cesser selon Engels qu’avec l’avènement du communisme. Sans aller jusqu’à remettre en cause le système capitaliste, tout en reprenant le marxisme, Delphy estime que le système patriarcal est le véritable ennemi des femmes et qu’il doit cesser[10] : être une femme au foyer n'est pas compatible avec la démarche de libération des femmes.

La solution résiderait donc dans la transformation de l’activité domestique en profession de service salariée, exercée indifféremment par des travailleurs des deux sexes, donc par une dé-familiation de ces travaux. En parallèle, la prise en charge publique des services collectifs d’éducation, de santé, de crèches et de cantines amoindrira la quantité du travail domestique.

Recommandations

Notre première recommandation est de faire une étude sur les attentes des femmes marocaines en la matière. Tout en connaissant le rôle des politiques publiques nationales et internationales en matière d’emploi féminin, il n’est pas inutile d’écouter la femme marocaine à ce sujet. Que veut-elle ? Quel est son idéal ? Voudrait-elle :

1)se consacrer à la famille et aux enfants (en étant rémunérée ou en n’étant pas rémunérée) ?

2) rester au foyer et avoir systématiquement un/une employée de service (rémunérée par le mari, la communauté ou l’Etat),

3) faire carrière quitte à ne pas se marier et à ne pas fonder une famille conjugale,

4) concilier vie familiale/vie professionnelle : impliquer les hommes et les garçons dans les tâches domestiques et revoir les normes de genre de manière radicale.

Cette quatrième option débouche sur notre deuxième recommandation : le féminisme marocain doit également revendiquer la parité dans le travail domestique, et en attendant, exiger un quota. Exiger que les hommes fassent un certain nombre d’heures en travail domestique (pour commencer), et que cela soit réglementé dans le « Code de la Famille ». Car pour que la parité soit réussie dans l’espace public, il faut qu’elle ait son pendant dans l’espace privé. Féminiser l’espace public et revendiquer la parité dans l’accès aux postes de pouvoir et de décision est un processus qui ne peut aboutir sans la participation systématique, obligatoire et réglementée des hommes au travail domestique. Pour cela, une révolution des normes de genre est à accomplir. Les femmes ont déjà fait des pas importants en la matière en montrant qu’elles sont capables de participer, de gérer et de décider dans le domaine du public. Ce sont donc les hommes marocains qui sont en retard, n’ayant pas encore fait leurs preuves dans le partage du travail domestique. Pour cela, ils doivent interroger la masculinité, la mettre en crise, refuser son acception patriarcale[11].

Masculinité et féminité dans les espaces privé et public sont à reconstruire comme des identités égales dans un Maroc qui cherche à améliorer son classement dans l’indice de développement humain, à être meilleur dans l’échelle civilisationnelle moderne.

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[1] الديالمي عبد الصمد، 1987/ا : "المعرفة والجنس. من الحداثة إلى التراث"، الدار البيضاء، دار عيون المقالات.

[2] - Sexualité et discours au Maroc, Casablanca, Afrique Orient, 1988, 122 pages.

[3] "De la continuité entre Shari’a islamique et Shari’a internationale en matière de droit de la famille”, Muqadimate, Hors Série, n°4, 2002, pp. 68-88 (en arabe).

[4] Ibid.

[5] A. Dialmy : Femmes et discours au Maroc, Thèse de doctorat d’Etat, Tome III, Université de Picardie, 1987.

[6] A. Dialmy : Le féminisme au Maroc, Casablanca, Editions Toubkal, 2008.

[7] Voir Travail des femmes, pouvoir des hommes. Coordonné par Nicole Chevillard et Sébastien Leconte, La Brèche, Paris 1987. Ainsi que la collection des Cahiers du féminisme et les trois numéros spéciaux de la revue Critique communiste : « Féminisme, famille, sexualité (n° 4, décembre 1975), « Femmes, capitalisme, mouvement ouvrier » (n° 20, décembre 1977), « Le féminisme en mouvement » (n° 154, hiver 1999), avec notamment l’article d’Antoine Artous sur « Oppression des femmes et capitalisme »

[8] Un salaire pour les mères au foyer ? http://www.jobat.be/fr/articles/un-salaire-pour-les-meres-au-foyer/

[9] F. Engels : L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, Paris Editions sociales, 1983.

[10] Christine Delphy, L’Ennemi principal, 1. Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998.

[11] A. Dialmy : Critique de la masculinité au Maroc, Rabat, Editions Warzazi, 2010.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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