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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 11:27

C'est avec une sorte de "tendresse" que j'ai retrouvé cet article que j'ai rédigé le 11 janvier 2000, et qui a été publié par l'hebdomadaire "Le Journal", Casablanca, N° 105, 15 janvier 2000.

Bientôt deux ans. Et cette attente qui dure et se durcit. Ce désenchantement qui s’installe. Comme si on pouvait réparer rapidement, en moins d’un plan biennal imaginaire, une machine sociale qui n’a cessé de dysfonctionner pendant plus de trente ans…Une machine qui dégénère, léguée en état d’anomie : drogue, travail sexuel, criminalité, délinquance, émigration clandestine, chômage, corruption, clientélisme, enrichissement rapide, spéculation, fuite des cerveaux, accidents de circulation... La gauche a hérité d’une société qui se désintègre. Une société qui s’auto-dévalorise : « nous ne sommes que marocains », entend-on dire souvent pour accepter la médiocrité, le mensonge, l’hypocrisie, le vol… En un mot, la marocanité est invoquée pour expliquer, voire excuser l’inexcusable. Pour un peuple, se mépriser, c’est le comble de la déchéance.

Certes, on ne peut traiter en deux ans. Mais des signes qui rassurent sur l’identité justicière de la nouvelle politique auraient pu être donnés. Ces signes n’ont pas été donnés. D’autres signes contraires, inquiétants, ont été au contraire donnés, administrés comme preuve d’une continuité inquiétante. Les signes attendus auraient servi à susciter l’espoir, l’utopie, le rêve. Ils auraient mobilisé. Ce sont des signes qui n’exigent pas de grands moyens. Ils présupposent seulement une véritable volonté de rupture avec cette synonymie qui s’installe dans les esprits entre marocanité et déchéance. La gauche ne fait que gérer, prisonnière d’un gouvernement idéologiquement aveugle, politiquement fragile et institutionnellement impuissant. On se demande alors, avec plus de perplexité qu’au début de l’alternance, au nom de quoi la gauche a-t-elle accepté de gouverner ? Au nom de quelle théorie sociale et politique distinctive gouverne-t-elle? La volonté de démocratie oblige-t-elle à faire coalition avec les ennemis de la démocratie? Peut-on sauver le pays en s’unissant à ceux qui l’ont ruiné ? Peut-on ne pas demander des comptes à ceux qui volent la nation et la ruinent ? La peur de l’islamisme est-elle suffisante pour pousser la gauche, au prix d’une amnésie politique étrange, à s’emprisonner dans une majorité tirée par les cheveux? Cette majorité calculée sans scrupules, propulsée par l’islamophobie commune des « modernistes », n’arrive pas à agir en véritable social-démocratie : elle n’arrive pas à définir une politique sociale en termes de programmes, et encore moins les moyens de sa mise en oeuvre. La gauche, moteur de cette majorité conjoncturelle hybride, gère une économie de marché sans pouvoir la transformer en économie sociale. Elle n’arrive pas à réaliser un consensus intra-gouvernemental minimal réel autour d’une politique sociale clairement définie. On le voit, l’idéologie n’est pas morte, elle est là, tenace, plurielle, différentielle, ramenant chaque force politique à son identité première. On l’a vu lorsque Aherdane a rejoint les défenseurs de l’Islam contre le plan national d’intégration de la femme au développement malgré la participation de son parti dans le gouvernement qui a adopté ce plan. L’islam des acteurs politiques est-il une variable déterminante dans leur division en deux clans ? Trop simple. Les vrais musulmans et les faux musulmans ? Trop faux. Ne peut-on pas au contraire faire du clivage gauche-droite un diviseur des musulmans en musulmans de gauche et musulmans de droite ? A chaque force politique son islam. Peu importe que l’on soit de droite ou de gauche, l’essentiel, c’est de se respecter en tant que tel, et de voir le monde à travers des principes qui tracent les frontières d’une identité idéologique distincte.

Les calculs politiciens ne peuvent donc durer assez longtemps pour être la base d’une véritable politique sociale intégrée. La gauche n’a pas les mains libres au sein du gouvernement, elle se heurte à des résistances. Ces résistances sont également intrinsèques à la gauche elle-même, faute de démocratie interne. Mais faut-il s’en étonner ? Coalition contre-nature, suspension de la démocratie interne, n’étaient-ce pas là des conditions d’accès de la gauche à l’exécutif ? Accès partiel à un exécutif partiel… Un exécutif amputé de cohésion, idéologique entre autres. Alors sur quelle base établir une politique sociale ?

Les grands dossiers du social tels que le chômage, les femmes, les pauvres, le rural, les handicapés, sont avant tout des problèmes macro-économiques. Leur traitement exige qu’on se donne les moyens financiers structurels pour les résoudre. Ces dossiers posent le problème crucial de la redistribution des richesses. Et ce n’est point grâce à des actions symboliques de solidarité bienfaisante qu’on peut stopper les mécanismes profonds d’une redistribution qui génère les inégalités criantes. La solidarité nationale informelle est l’indice d’une société qui a mauvaise conscience, son effet ne peut être que passager, voire incontrôlable. La solidarité doit devenir politique pour passer de la notion facultative de charité au stade supérieur du droit. Le droit à une vie digne et décente, le droit à une vie de citoyen. Mais qui est véritablement convaincu de cette façon de traiter la question sociale ? N’y a-t-il pas au sein du gouvernement même des forces politiques pour qui la redistribution est gênante, incongrue… Pourtant il faut la concevoir. C’est le défi que la gauche se doit de relever et de gagner pour ne pas être irrémédiablement condamnée.

Face à la timidité gouvernementale de la gauche, ces intégrismes qui, avec des passés enchantés, promettent des lendemains enchantés. Ces intégrismes là mobilisent, ils font rêver, ils font le lien social, ils permettent l’expression farouche, cathartique, gratifiante. Au nom de Dieu, ils font le mouvement social qui oscille entre la révolution et l’intégration. Même intégré, l’intégrisme promet et fait rêver les masses et les jeunes, il donne sens à la vie et au combat, ce que la gauche ne fait plus. Chose inédite : cette critique islamiste du gouvernement dans les mosquées. Les mosquées échappent-elles au contrôle du gouvernement ? Cela renvoie-t-il au simple exercice du droit à la liberté d’expression ? Pire, une partie du gouvernement utilise-t-elle les mosquées contre une autre partie du gouvernement ? Assiste-t-on à la constitution d’un front islamique paradoxal, constitué par les ouléma de l’Etat et les islamistes, afin de faire tomber ce gouvernement considéré à tort comme un gouvernement de gauche ? La gauche est la grande cible, tout en étant le grand perdant dans cette affaire d’alternative consensuelle. « L’échec » actuel du gouvernement est présenté comme l’échec de la gauche, sans que la gauche soit le seul élément constituant du gouvernement. On veut faire croire que la pratique politique de la gauche aussi fait mourir la politique comme service national. Qu’elle est aussi impuissante, aussi calculatrice, aussi corrompue. La négligence du social dessert les partis de la gauche. Car c’est là leur pari premier. C’est là qu’ils ont affaire à la concurrence la plus ancrée, celle de l’intégrisme intégré et intégrant. La déception des petites gens, leur désillusion, leur frustration, leur agressivité, leur irrespect de la loi sont un processus linéaire qui exprime le désenchantement, et l’islamisme latent. Pour l’homme ordinaire, rien ne change avec la gauche, alors pourquoi ne pas essayer l’islamisme ? L’intégrisme intégré se présente comme une alternative potentielle, politiquement véritable, idéologiquement illusoire. Des signes forts sont donnés pour certifier de la légalité du participationnisme islamiste. Signes entendus.

Des élections anticipées, qui soient honnêtes, conduiraient probablement à la disparition spontanée des partis administratifs, mais ne seraient pas pour autant cette victoire tant attendue et tant rêvée par la gauche. La gauche marocaine est entrain de se suicider dans l’exercice d’une démocratie qui se pose trop de conditions restrictives. Je crois qu’il faut en finir avec les coalitions contre-nature pour un semblant de consensus. Il faut en finir même avec le principe du consensus. Le seul consensus, c’est autour de la personne de Sa Majesté Mohamed VI, c’est autour de notre intégrité territoriale, et c’est autour d’un Islam tolérant et éclairé, non monopolisable par l’intégrisme. La gauche a son islam, les intégristes ont le leur.

Il faut mettre au service du peuple marocain un gouvernement idéologiquement homogène pour pouvoir aboutir à une politique intégrée. Je pense personnellement qu’il faut s’acheminer vers l’institutionnalisation politique de deux blocs majeurs : un bloc fait de toutes les gauches, et un bloc qui rassemble toutes les droites crédibles, celles qui ont un enracinement social réel, j’entends par là l’Istiqlal, les mouvements populaires et l’intégrisme intégré. Un jeu politique franc avec ces acteurs là constitue à mon sens, dans le cadre d’une monarchie qui donne ses preuves d’ouverture et de modernité, la condition majeure d’une véritable alternative démocratique.

Fès, le 11 Janvier 2000

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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