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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 12:27

C'est d'abord un fait patriarcal

Le mariage des mineures est l’indicateur d’une réalité sociale “patriarquée” selon laquelle la femme doit être reproductrice le plus possible et le plus tôt possible, car c’est elle qui reproduit et multiplie les membres de la communauté : famille, clan, tribu, Oumma… Elle doit donc être exploitée le plus tôt possible, et être utile à la communauté en produisant le plus d’enfants possible. Dans le passé, et face à une espérance de vie courte et à un fort taux de mortalité infantile, il fallait en effet marier les filles précocement pour assurer la force du groupe, celle-ci étant déterminée par sa taille. Il ne faut pas non plus oublier que dans cette vision patriarcale, la femme est comparée à une esclave dans le sens où elle n’est pas censée subvenir à ses besoins par elle-même. Elle dépend donc d’un homme, le père en l’occurrence, qui la perçoit comme une charge économique dont il faut se débarrasser le plus tôt possible, en la mariant. Marier la jeune fille le plus tôt possible est donc une nécessité économique et démographique.

L’honneur est également un facteur important dans l’analyse du phénomène. Toujours selon cette même vision patriarcale, l’honneur est principalement situé “entre les cuisses” des femmes du groupe, et être homme c’est avant tout contrôler la sexualité et le corps de ses femmes, les surveiller et les donner en échange d’une dot. Car toute sexualité féminine préconjugale menace l’honneur du groupe agnatique car elle est exercée sans l’accord du patriarche. C’est donc une sexualité offensante et humiliante pour l’homme car non permise par lui. Dans ces cas, l’homme se sent féminisé, ravalé à un rang patriarcalement inférieur, dépourvu de virilité. Aussi, en mariant les filles très jeunes, on évite ce risque de déshonneur, ce risque d’être féminisé, de se révéler incapable de contrôler la sexualité des femmes du groupe.

Islamiquement justifiable

Elle réside dans l’exemple-modèle d’Aïcha, la jeune épouse de Mohammed. Celui-ci a épousé Aïcha alors qu’elle était âgée de six ans mais il n’a consommé le mariage que quand elle a eu neuf ans. A partir de là, la doctrine juridique malékite dominante au Maroc a fixé l’âge de la mariabilité à la puberté. Le shaykh Khlil dans son abrégé/résumé (Mukhtassar) stipule que la fille est pubère à 10 ans ( “البلوغ عند العشر”). Son mariage à cet âge est donc valide. Dans ce cadre, en 1809, le sultan du Maroc Moulay Slimane a dû faire face à une « épidémie » de divorce. En effet, plusieurs pères mariaient leur fille à neuf ans pour obtenir une dot, mais demandaient ensuite à invalider le mariage prétextant que la jeune fille n’avait pas encore atteint la puberté, c’est à dire 10 ans. Moulay Slimane demanda alors au faqih Al Rhouni si on pouvait valider le mariage des filles âgées de 9 ans en les rattachant à celles de 10 ans pour mettre fin à la grande fréquence des demandes de divorce. Al Rhouni émit une fetwa où il énuméra plusieurs arguments susceptibles de valider le mariage d’une fillette de 9 ans. Parmi les arguments énumérés, et le plus frappant, figure celui de l’aptitude à subir/supporter le coït (إطاقة الوطء). Cette aptitude est établie quand les formes du corps de la jeune fille suscitent le désir (“ يافعة”). Dès que la jeune fille est désirable, cela signifie qu’elle est apte à subir le coït (مطيقة للوطء), et que par conséquent elle est mariable.

Il a fallu attendre 1957 pour que l’âge au mariage de la fille soit élevé à 15 ans, puis 2004 pour qu’il passe à 18 ans. Si cela a été un progrès immense pour l’élite intellectuelle féministe (car seuls quelques membres de l’élite sont féministes), pour la masse, pour la majorité des foqaha et pour les islamistes de tout bord, l’élévation de l’âge au mariage reste une trahison de la Shari’a. En fait, le « Code du Statut Personnel (1957) puis le « Code de la Famille » sont à la fois l’expression d’un féminisme moderne timide et l’expression marocaine spécifique de la Shari’a. Car il n’y a pas à mon avis de Shari’a en soi : chaque nation produit la Shari’a qui lui convient à partir de sa propre lecture interprétative et sélective des textes sacrés (Coran et Sunna). Il ne suffit pas de réduire la spécificité identitaire à la Shari’a, mais de reconnaître qu’il existe des lectures spécifiques différentielles de la la Shari’a. La Shari’a serait un noumène pour reprendre un concept de Kant. Or nous ne la connaissons que dans le temps et dans l’espace, c'est-à-dire socio-historiquement déterminée. Par conséquent, chaque fois différente, un phénomène changeant en dernière analyse.

Un acte pédophile ?

Pour l’UNICEF, toute personne âgée de moins de 18 ans est considérée comme mineure, mais la psychologie distingue entre la pédophilie (attirance sexuelle pour le/la pré-pubère) et l’hébéphilie (attirance sexuelle pour les adolescents/es de 13-17 ans).

Dans la vision islamo-patriarcale, le mariage légal avec une fille pubère n’est donc pas un acte pédophile, tout au plus, il peut être considéré comme un acte hébéphile. Pour le droit musulman, il est question du « mariage de la petite fille”( “نكاح الصغيرة”) et non pas du mariage de la fille mineure (“القاصرة”). Pour ce droit, la fille atteint la majorité biologique/sexuelle à 10 ans. Par conséquent, si la fille est sexuellement majeure et donc apte à supporter/subir le coït (مطيقة للوطء”), elle est mariable. Majorité biologique et majorité légale se confondent pour ce droit.

Quant à la notion de pédophilie, elle est principalement utilisée dans le rapport homosexuel, quand un homme adulte aime avoir des rapports sexuels avec des jeunes garçons. Or cet amour des éphèbes est structurel dans les sociétés patriarcales traditionnelles. Dans ces sociétés qui surprotégeaient les jeunes filles pour qu’elles ne deviennent pas mères avant le mariage, en leur imposant de rester vierges et « pures » jusqu’au mariage, les rapports sexuels entre un homme adulte et un garçon étaient plus ou moins tolérés et acceptés comme palliatifs, d’autant plus qu’ils n’avaient pas de conséquences dramatiques selon la vision patriarcale, c'est-à-dire ni défloration ni grossesse. C’était dans les mœurs : le maître d’école coranique avec ses élèves, l’artisan avec son apprenti, le maître spirituel avec ses disciples… On retrouve cela dans la Grèce et dans la Rome antiques. Le jeune garçon, ou l’Ephèbe, était initié ainsi à la sexualité. Une fois adulte, il doit cesser d’être un objet sexuel passif.

Il n’était donc pas question de parler de pédophilie entre un homme et une fille mineure. Entre eux, le rapport sexuel ne se faisait que dans le cadre du mariage, sinon on parle de viol, non de pédophilie. Cette logique sociale millénaire se perpétue jusqu’à aujourd’hui pour faire du mariage des mineures un phénomène social multifonctionnel, islamo-patriarcalement normalisé et banalisé, il ne relève ni de la pédophilie ni de l’hébéphilie, celles-ci étant des pathologies individuelles peu fréquentes.

Le mariage coutumier, une technique islamique au service du patriarcat

Le mariage transcrit chez les notaires/adouls n’est que très récent au Maroc. Auparavant, on ne transcrivait/enregistrait les actes de mariage que dans les villes, ces citadelles de l’orthodoxie selon l’expression de Berque, là où le droit musulman était la loi en vigueur. Et même dans les villes/médinas, pour que le mariage soit valide, il suffisait qu’il y ait douze témoins, une dot et un tuteur matrimonial qui donne sa fille en mariage à un homme. On lit la fatiha, c’est ce mariage islamiquement valide qu’on appelle aujourd’hui coutumier. Ce mariage « oral » (qui se passait des adouls, de la transcription et de l’enregistrement) était suffisant car les communautés étaient petites et les gens se connaissaient entre eux. Chacun savait que telle femme est mariée ou était mariée à tel homme. Par conséquent, les droits de la femme étaient protégés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas dans les villes. Il faut un acte écrit comme preuve de mariage, sinon cela peut avoir des conséquences dramatiques pour l’épouse et les enfants.

La pratique des mariages coutumiers, quand elle n’est pas une protestation islamiste politique contre le « Code de la Famille », est un phénomène social qui touche principalement les couches sociales pauvres, surtout rurales et montagnardes. Dans ces couches, le mariage coutumier est un moyen de contourner l’interdiction légale de marier les filles mineures (n’ayant pas atteint 18 ans). Car ces couches ont un grand besoin de marier les filles avant 18 ans. Pour ces couches sociales pauvres et analphabètes, donc à capital économique et intellectuel faible, le mariage coutumier des mineures représente à la fois une solution économique, un évitement du risque de déshonneur et une observance de l’islam. C’est dans ces milieux que le « Code de la Famille » est le moins connu, le moins expliqué, et le moins appliqué faute de moyens (à la fois économiques et intellectuels). Que l’article 16 du « Code de la Famille » soit maintenu prouve à la fois une incapacité structurelle d’être matrimonialement moderne, et au-delà, une volonté de résistance à la modernité. C’est cela l’enjeu.

D’un autre côté, le mariage coutumier est aussi un moyen pour un homme de prendre une deuxième épouse sans devoir passer par le tribunal, sans devoir justifier sa décision. Car le maintien de l’article 16 signifie que le mariage coutumier est encore légal. La suppression pure et simple de cet article signifierait que tout mariage coutumier sera considéré comme un acte de débauche sexuelle ou d’adultère à pénaliser selon les articles 490 et 491 du code pénal. Les islamistes qui sont aujourd’hui au pouvoir ont accepté le « Code de la Famille » de 2004 malgré eux, un peu par peur d’être dissous suite aux attentats de Casablanca, et un peu parce que le Roi lui-même s’était impliqué dans cette réforme. Maintenant que l’orage est passé, les résistances islamistes à l’esprit féministe de ce code s’expriment de nouveau à travers le maintien de l’article 16. Ces résistances expriment certes une posture islamiste, mais aussi une tradition sociale naïve incapable de s’autocritiquer et de s’auto-dépasser, faute de moyens socioéconomiques et intellectuels.

Par conséquent, pour endiguer le mariage coutumier, notamment celui des mineures, la loi ne suffit pas. Elle est certes nécessaire, mais il faut qu’elle soit accompagnée par des mesures sociales et économiques (scolarisation obligatoire jusqu’à 18 ans et autonomisation économique des femmes), des mesures qui éradiqueront le besoin social de contracter des mariages coutumiers, qu’ils soient des mariages de mineures ou de majeurs.

Des conséquences désastreuses

Le mariage des mineures est aujourd’hui un phénomène pathologique. Il est l’indicateur d’un désengagement de l’Etat, de son échec à éradiquer le besoin de marier les mineures. En ne scolarisant pas les filles (et les garçons) jusqu’à 18 ans, en n’assurant pas un revenu minimal à chaque citoyen-ne, les pouvoirs publics poussent les familles à trouver dans le mariage des mineures une solution à leurs problèmes économiques. En en faisant une exception dans la loi, on essaie à la fois de sauvegarder l’image d’un Maroc moderne et de satisfaire les conservateurs de tous bords. C’est du bricolage sans vision stratégique aucune. Ces jeunes filles mineures, une fois mariées risquent le décès maternel suite à un plus grand risque de complication obstétricale. Elles ont également plus de risques d’être maltraitées/violentées. Elles risquent la répudiation sans avoir aucun atout pour affronter la vie par la suite. Elles courent donc le risque de basculer dans le vagabondage, dans la mendicité et dans le travail sexuel. Marier les filles mineures n’est donc pas une solution, c’est un semblant de solution utilisé par les pouvoirs publics pour échapper à leurs responsabilités. En un mot, les mariages précoces et coutumiers ne contribuent pas à la construction d’un Maroc fort, ils constituent une violation des droits humains fondamentaux des petites filles et des femmes, et principalement leurs droits socioéconomiques et leurs droits sexuels et reproductifs. Il faut donc tirer la sonnette d’alarme. Il ne s’agit pas d’un problème privé à régler dans le privé, le politique est éminemment présent au cœur de cette socio-pathologie de la vie quotidienne au Maroc.

Le défi : habiliter les familles et les jeunes filles

Il faut veiller à la scolarisation obligatoire jusqu’à 18 ans révolus, habiliter économiquement les familles afin qu’elles cessent de voir dans la jeune fille une charge et/ou une marchandise à marier, rendre accessibles les services de santé sexuelle et reproductive… Quand on parle de droits humains, on focalise l’attention sur les droits civiques et politiques. Or dans les droits humains, il on distingue entre quatre générations : la première est celle des droits civils et politiques; la seconde correspond aux droits socioéconomiques; il y a ensuite la génération des droits sexuels et reproductifs; et enfin la quatrième génération qui est celle des droits environnementaux.

Dans le cas des jeunes filles mineures, la priorité est l’observance de leurs droits socio-économiques et de leurs droits sexuels et reproductifs. Pour réaliser ces derniers, il faut faire de l’Ijtihad, mais dans de nouvelles conditions. Si on le fait avec les mêmes règles qui ont été élaborées il y a dix siècles, aucun progrès notable ne sera fait. Cependant, dans le cas du mariages des mineures, l’ijthad ne combattra pas un texte dit catégorique et explicite, car il n’y a ni dans le Coran ni dans la sunna un texte de ce genre qui imposerait au musulman de marier les filles le plus tôt possible, dès la puberté. Donc si on promulgue une loi qui ne prévoit pas d’exceptions, cela ne contredira pas de texte religieux. Par contre, cette loi sera financièrement coûteuse à l’Etat car elle l’obligera à habiliter les familles et les jeunes sur le plan social et économique. En d’autres termes, le meilleur préservatif contre le mariage des mineures, c’est le développement. Un développement à programmer au sein d’une politique familiale basée sur l’empowerment des femmes et leur autonomisation économique.

A l’égard de la femme, rompre avec une modernité à la carte

Au Maroc, de la modernité on ne prend que ce qui est « positif » (téléphone, voiture, train, avion..), en somme une technologie instrumentale sans les valeurs qui la sous-tendent. Celles-ci sont dites négatives parce que libertaires, laïques… On prend donc les valeurs dans la Tradition. Or celle-ci établit une synonymie entre la femme et le mal : la femme est corps à cacher/voiler (“عورة”), elle est être maléfique et rusé, elle est source de chaos social, elle est sexe insatiable à contrôler pour assurer la pureté de la filiation. On recommande au mari de satisfaire sexuellement son épouse pour s’assurer de sa fidélité et pour qu’il soit sûr d’être le véritable père de ses enfants. L’orgasme féminin n’est donc pas recherché comme un droit de l’épouse, mais plutôt comme un régulateur de l’ordre social et comme un moyen de consolider le pouvoir patriarcal et la domination masculine. Si la femme n’est pas “maîtrisée” et “domptée” (par le sexe, la bâton et l’argent), c’est toute la famille (dans son acception hiérarchique patriarcale bien entendu) qui s’écroulera.

Cette perception misogyne est encore efficiente dans la société marocaine. Par là, on peut comprendre pourquoi il y a résistance à la modernité sexuelle en tant qu’égalité des sexes et en tant que liberté des sexualités. Tout en ratifiant des conventions internationales et tout en constitutionnalisant les droits de l’Homme, l’Etat fait de l’islam et de la tradition des constantes référentielles. Par conséquent, il y a ballotement, pragmatisme, indécision : une politique à la carte, une vie à la carte, un islam à la carte, des droits de l’homme à la carte. L’indécision est structurelle et structurante. L’Etat est acculé à satisfaire deux camps opposés parce que cette opposition entre la tradition et la modernité lui est inhérente, intrinsèque. Lui-même puise sa légitimité et son fonctionnement dans les deux registres. D’où ces contradictions et ces paradoxes : on clame l’égalité totale entre les hommes et les femmes mais dans le respect des traditions. C’est donc un compromis politique entre des forces qui sont là, et qui s’opposent à propos des valeurs, à propos de l’égalité et de la liberté.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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