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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 10:26

C'est l'interview que j'ai accordée au Magazine "Din wa Dunya" de décembre 2016

Propos recueillis par Ghita Zine

 

Est-ce que l’objectif des mouvances islamistes est d’arriver à une application littérale de la charia ?

D’abord, il faut définir ce que l’on entend par Shari’a. Ce sont les lois tirées du Coran et de la Sunna, souvent à travers une lecture littérale de ces deux textes. Lecture qui s’impose comme la seule à être vraie pour l’opinion populaire largement analphabète. Il s’ensuit que la Shari’a est principalement perçue comme un code pénal punitif et comme l’ensemble des lois relatives au mariage et au divorce, à l’héritage, aux interdits alimentaires et sexuels, au commerce et aux finances. Par rapport aux mouvances islamistes, on ne peut pas dire qu’elles ont une seule et même position par rapport à l’application de la Shari’a. Cela dépend de leur forme organisationnelle. Là il faut distinguer entre le groupe islamiste clandestin, l’association islamiste et le parti politique islamiste. Au Maroc, un parti islamiste participant au jeu démocratique peut difficilement revendiquer ouvertement l’application de la Shar’ia. Il défend celle-ci comme une référence suprême, mais il avance aussi que la souveraineté revient au peuple. C’est un slogan qui tente de concilier entre l’islamisme et la démocratie qui ne résiste pas vraiment à l’analyse. Lorsqu’on va vers les associations islamistes, certaines d’entre elles veulent son application, d’autres pas. Par exemple, le Mouvement Unicité et Réforme (MUR) est une rupture progressive avec un groupe islamiste révolutionnaire (La Chabiba islamya) qui appelait à l’application de la Shari’a. Tout comme le PJD dont il est le pendant idéologique, le MUR n’appelle pas à instaurer un Etat califal, sa position mitigée est celle d’un islam domestiqué, makhzénisé, qui essaye de dire non au laxisme moral, mais qui n’appelle pas à être rigoriste en appliquant une Shari’a rigoriste. Pour une association islamiste non reconnue comme Al Adl Wa Al Ihsane, son origine soufie l’empêche d’appeler ouvertement à l’application stricte de la Shari’a, mais elle prône l’instauration d’un Etat califal. C’est ambigu. 

Ce sont donc les salafistes d’avant 2003 (Assirate al moustaqim, la Salafya jihadya, Al Hijra wa at taqfir) qui ont repris les slogans de la Chabiba et qui ont revendiqué l’application de la Shari’a dans le cadre d’un Etat califal à instaurer. Ces groupuscules n’ont pas d’assiste sociale. Ils sont comme des corps étrangers et étranges. L’application de la Shari’a est aujourd’hui un slogan des jihado-terroristes qui se réclamant de « l’Etat islamique » (Daesh).

En tant que sociologue, comment voyez-vous le rapport des Marocains à la Shari’a ?

Lorsque le Marocain lambda pense à la Shari’a, il  la réduit à la Shari’a pénale punitive, celle qui fouette, qui coupe les mains, qui lapide. Celle qui fait peur pour pousser le croyant à faire du bien à observer la loi. En fait, il n’y a pas vraiment d’enquête sociologique pour dire si le Marocain lambda serait favorable à une application stricte d’une Shari’a littérale. Mon hypothèse est que les Marocains qui pensent ainsi constituent une infime minorité, insignifiante. Beaucoup se disent musulmans, mais cela n’implique pas qu’ils soient d’accord avec l’application stricte de la Shari’a dans son sens littéral. Ceux qui le font sont sensibles à l’islamisme radical, jihado-terroriste. A mon avis, la majorité des Marocains sont plutôt proches d’un islam souple, confrérique, piétiste et quiétiste, flexible.

Le Code pénal a été conçu en grande partie par des juristes français. Comment expliquer que les interdictions de la rupture du jeûne et des relations hors-mariage restent en vigueur depuis 1962 ?

Il ne faut pas mettre l’article 222 et les articles sur les relations hors-mariage dans le même sac. Ne pas observer le jeûne ne donne pas lieu à une sanction pénale dans la Shari’a. Le rompre volontairement était sanctionné par une Kaffara/expiation (devoir jeûner deux mois consécutifs ou nourrir soixante pauvres ou libérer un/e esclave). Dans l’article 222, c’est différent, ce n’est pas la rupture du jeûne en soi qui est sanctionnée, mais le trouble qu’elle porte à l’ordre public. Cet article définit implicitement l’observation publique du jeûne comme un aspect de l’observation et du respect de l’ordre public.

Par rapport à la prohibition de l’homosexualité (article 489), de la débauche (article 490) et de l’adultère (article 491), elle existe en tant que telle dans la Shari’a. La fornication hétéro ou homo du célibataire donne lieu à 100 coups de fouet, celle du marié (hétéro ou homo) à la peine de mort par lapidation. Si les articles du Code pénal reprennent le code français, c’est uniquement au niveau des peines. Pas de fouet, pas de mise à mort. Mais ils reprennent la Shari’a qui pénalise les relations sexuelles avant et hors-mariage. Ces articles protègent la morale sexuelle islamique tout en étant des articles de droit positif. Ils constituent donc une semi-sécularisation. Il faut aller plus en avant pour séculariser les lois afin de les rendre conformes aux pratiques sexuelles séculières.

Dans mes publications depuis 2012, j’ai élaboré la théorie de la transition sexuelle, qui se fonde sur la sécularisation pratiques des mœurs marocaines, notamment sexuelles. Les normes et les lois sexuelles sont en retard par rapport aux pratiques sexuelles parce qu’elles se réfèrent encore aux normes islamo-patriarcales. Pour mieux comprendre, ma théorie distingue entre trois étapes : la première consiste en une adéquation entre des normes sexuelles religieuses et des pratiques sexuelles religieuses (bonne sexualité = sexualité maritale). Dans la seconde, les normes sexuelles islamiques perdurent mais les pratiques s’autonomisent et se libéralisent (bonne sexualité= sexualité maritale + sexualité prémaritale consentie). Dans la troisième, à venir, les normes sexuelles se sécularisent, de même que les pratiques sexuelles (bonne sexualité = toute relation sexuelle consentie). Le Maroc est dans la deuxième phase et se dirige vers la troisième phase au nom d’un déterminisme historique auquel je crois, malgré les apparentes régressions, malgré les résistances. Nous traversons une période où la pensée sexuelle régresse, mais où les pratiques sexuelles se sécularisent de plus en plus. Cela ne veut pas dire que les normes islamiques disparaitront, mais elles se privatiseront. L’ordre sexuel public cessera d’être religieux pour pouvoir intégrer tous les citoyens sans discrimination de sexe, de statut matrimonial et d’orientation sexuelle.

 

Vous y voyez une première étape où le droit marocain irait vers la laïcité ?

Je lutte pour cela. En toute modestie, j’ai été le premier en 2007 à écrire dans un article de presse puis dans mes livres qu’il faut supprimer les articles 489, 490 et 491. J’étais le seul. A partir de 2010, il y a eu quelques organisations qui se sont jointes à moi comme le Printemps de la dignité, Adala, l’Association Marocaine des Droits Humains. Pourquoi une telle revendication ? Parce que la raison de la prohibition saharaïque de la sexualité non maritale est devenue caduque aujourd’hui. En effet, il faut savoir que la prohibition de la sexualité non maritale par la Shari’a était le seul moyen d’éviter la confusion lignagère. C’était le meilleur contraceptif, le plus sûr. Cette fonction contraceptive de la virginité de la jeune fille était voilée par des valeurs morales patriarcales (la vertu, l’honneur, la pureté). Aujourd’hui, on peut éviter les grossesses grâce à des contraceptifs modernes et ainsi liciter les relations sexuelles préconjugales. Celles-ci ne menacent plus la sécurité lignage.

 

Comme pour la Shari’a, le champ d’interprétation des lois positives reste large. A qui profite cette ambiguïté ?

Elle profite au système politique qui l’utilise pour rester dans une indécision structurelle et structurante. Ce ballotement entre le laisser-faire et la prohibition est un indicateur qui montre que l’on mise à la fois sur les registres modernes et religieux. Mais sans aller jusqu’au bout ni de l’un ni de l’autre. Le mariage entre commanderie des croyants et constitutionnalité moderne signifie à la fois le refus d’appliquer la Shari’a de manière littérale et exclusive et le refus de séculariser (laïciser) le système juridico-politique.

Peut-on créer une charia compatible avec l’évolution de la société marocaine ?

Il y a deux options. Soit produire de nouvelles interprétations quand c’est possible, soit suspendre l’application de versets et hadiths difficilement interprétables en invoquant leur inadaptation au contexte actuel. Ces deux options relèvent d’une volonté politique résolument moderne qui tranche pour l’égalité de genre et pour les droits sexuels (en tant que droits humains fondamentaux). Avons-nous cette volonté ? Certains l’ont. Tout cela, dans l’attente d’une sécularisation totale de la loi, de toutes les lois, y compris, surtout celles régulant la famille et la sexualité. Un peuple souverain produit lui-même ses lois. Il ne les prend pas du ciel, de la Shari’a.

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy
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