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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 13:11

 

C’était en 1976, à Casablanca, par une journée claire, belle. Il faisait un temps radieux. Ahmed et Elisabeth sont allés manger du poisson au restaurant du port. Après le repas, ils sont partis au parc de la ligue arabe, question de voir de la verdure. Ils étaient ensemble depuis quelques mois. Ils s’aimaient. Tous deux étaient professeurs dans un même lycée. Elle, anglaise, était professeur d’anglais, lui, professeur de philosophie.

Ils s’installèrent sur un banc. Tout autour, des enfants jouaient, des mères tricotaient et papotaient, des gens passaient leur chemin, d’un pas lent. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres. L’ambiance était simple, innocente. A un moment, Elisabeth posa sa tête sur l’épaule d’Ahmed, dans un élan de tendresse. Ils restèrent comme ça pendant un long moment, sans rien dire, ne pensant ni à se prendre par la main, ni à s’embrasser. Ils n’étaient même pas enlacés, juste une tête de femme sur une épaule d’homme. Un moment de recueillement, d’une prière qui ne dit pas son nom, un moment mystique.

Des coups de sifflet retentirent, stridents, rompant le charme et la quiétude du moment. Ahmed pensa que c’était un gardien du parc qui tentait d’empêcher les enfants de couper les fleurs ou de jouer sur le gazon. Il ne pensa même pas à chercher des yeux le gardien. Les coups de sifflet se rapprochaient du banc sur lequel étaient assis Ahmed et Elisabeth. C’était effectivement un gardien du parc qui se dirigeait vers eux. Un vieil homme, plus de soixante dix ans, portant un uniforme fané, un képi. Très probablement un ancien militaire ayant fait la guerre d’Indochine. Avec colère, il interpella le couple dans les termes suivants : « pourquoi vous faites l’amour » ? Son français de soldat marocain enrôlé dans l’armée française ne l’aidait pas à exprimer son accusation de manière précise, mais cela lui importait peu. Pour lui, l’essentiel était de préserver l’ordre public, et plus exactement de montrer qu’il était le responsable de cet ordre, dans son royaume, dans son « parc », celui de la ligue arabe. C’est ainsi qu’il interprétait sa fonction. Il se sentait investi de la mission de défendre la morale sexuelle islamique telle qu’il la comprenait, telle qu’elle lui a été inculquée dans la famille et à l’école coranique. Une tête de femme sur une épaule d’homme, c’était, selon lui, une transgression de l’ordre islamique, une atteinte à la pudeur publique, voire une incitation à la débauche. Ahmed sourit. Elisabeth ne comprit pas la question du gardien du parc. Ahmed traduisit la question à Elisabeth de manière littérale : « why are you having sex » ? Elisabeth était éberluée. Ahmed répondit au gardien : « qu’entendez-vous par faire l’amour. Nous ne faisons pas l’amour. Nous sommes juste assis. La tête de mon amie sur mon épaule, ce n’est pas ça faire l’amour. Savez-vous ce que c’est que faire l’amour » ? Ahmed faisait exprès de reprendre l’expression employée par le gardien. Puis Ahmed parla en arabe au gardien pour lui dire de s’occuper de ses affaires. Quand il découvrit qu’Ahmed n’était « qu’un Marocain », contrairement à son apparence physique, le gardien commença à gueuler. Il était plus outré et menaçait d’appeler la police. Plus sa voix montait, plus Elisabeth était abasourdie. Une troupe se forma autour du couple. Les mères, assises à proximité, intervinrent pour dire au gardien de maudire Satan, pour lui assurer que le couple ne faisait rien de mal. Il partit, défait. Ahmed et Elisabeth partirent aussi, juste après. Elisabeth ne comprenait pas qu’on puisse porter ainsi atteinte aux libertés individuelles, juste pour avoir manifesté un signe de tendresse. Depuis, quand Ahmed essayait de lui prendre la main en marchant sur la corniche, Elisabeth disait : « dans ton pays, pas de geste tendre dans les lieux publics, c’est interdit», mais elle se laissait faire, trouvant cette interdiction dénuée de sens. Ahmed était profondément convaincu qu’Elisabeth avait raison, et n’hésitait jamais à manifester sa tendresse par des gestes tendres dans les lieux publics, faisant fi d’une interdiction absurde, misérable.

Quatre ans après, à Paris, Ahmed rencontra Aïda, une jeune algérienne, étudiante. Elle était blonde, belle, élancée. Ils se rencontrèrent dans les jardins du Luxembourg. Après une demi-heure de discussion/séduction, assis sur un banc à l’écart, Ahmed et Aida commencèrent à flirter. Ils s’embrassaient et leurs baisers n’avaient rien de tendre. Obnubilés par le désir, plus rien n’existait autour d’eux. Soudain, une toux légère se fit entendre comme si quelqu’un essayait de s’éclaircir la voix. Ils levèrent la tête et virent un gardien, celui des jardins du Luxembourg. Il était gêné d’interrompre ce moment d’intimité et s’excusait presque, cela se voyait à sa mine. Il dit au couple : « je suis désolé, il est 7 heures, on doit fermer les portes». Ahmed sourit. Il se rappela la scène de Casablanca. Il commença à la raconter à Aïda. Le gardien voulait partir, par discrétion, mais Ahmed le retint. « Juste une minute, lui dit-il… cela vous montrera combien vous êtes en avance ». A la fin de l’histoire, le gardien était éberlué à son tour. « A Alger, c’est  la même chose ». affirma Aïda.   

Quatre ans séparent les deux scènes, celle de Casablanca et celle de Paris. Ahmed dit à Aida : « combien d’années, voire de siècles, séparent Casablanca et Alger de Paris ? Combien d’années faut-il pour avoir le droit de s’aimer en public, de manifester sa tendresse sans en avoir honte» ? Ils partirent compter ailleurs, sous le regard attendri du gardien…

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