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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 14:37

Telquel, n° 488, 17-23 septembre 2011, p. 42.

Dossier « le Marocain ne s’aime pas »

 

Interview Abdessamad Dialmy, Sociologue 

« Nous avons besoin d’une morale civile »

 

Il y a deux ans, vous avez affirmé dans votre blog que le Marocain ne s’aime pas. Pourquoi ne s’aime-t-il pas ?

Le Marocain a de lui-même une très mauvaise opinion. Le Marocain s’auto-méprise, se sait et se sent corrompu, corrupteur, menteur, servile, calculateur, hypocrite, faux, opportuniste, écrasé, n’ayant aucun droit, non citoyen en un mot. Comment voulez-vous que quelqu’un qui se perçoit ainsi, qui se sent ainsi, arrive à s’aimer ? Il y a un refus perpétuel de soi, refus qui débouche sur le refus de l’autre Marocain, semblable. Ne pas s’aimer soi-même renvoie à un profond sentiment de frustration, et relève de privations diverses. Il en découle des comportements agressifs, au quotidien, cela va de la simple incivilité/impolitesse à l’agression verbale et physique.

Comment expliquez-vous ce désamour de soi ?

Le déterminant central de ce désamour de soi est de nature politique. Ce n’est pas dans nos gènes, ce n’est pas dans notre nature. On a fait le Marocain comme ça, on l’a voulu comme ça, dénué de valeurs, de sens moral. Les morales religieuse et civile se rejoignent dans le commandement du bien. Faire le bien est initialement une valeur religieuse qui s’est sécularisée dans la société moderne, celle-ci commande également de faire le bien, mais au nom d’une morale civile, sans transcendance. La morale religieuse impose de faire le bien grâce à l’espoir du paradis et/ou à la peur de l’enfer. Elle s’adresse à l’homme comme on s’adresse à un enfant (récompense/châtiment). Par contre, la morale civile est une morale citoyenne qui invite au bien pour réussir le vivre-ensemble dans la convivialité et dans la liberté. Elle traite les citoyens comme des adultes. L’Homme y est au entre. Le malheur du Marocain, c’est que le système politique lui a fait perde la morale religieuse sans le faire accéder à la morale civile. Au contraire, il l’a débauché.

Pourtant, on parle depuis quelques années d’un retour du religieux au Maroc…

En fait, on revitalise à la religion comme moteur politique, comme moyen de condamner les gens dans leur quotidienneté, comme instrument servant surtout à délégitimer le pouvoir.   Cette revitalisation de la religion n’est pas une revitalisation de la foi comme émotion, comme spiritualité et comme amour, c’est plutôt l’émergence d’une religiosité vindicative et accusatrice, comptable, servant un agenda politique. La religiosité islamiste prédominante n’est pas une volonté de vivre ensemble dans la paix et dans la tolérance. A ce titre, j’ose avancer que la religion a disparu comme morale pratique et comme pratique morale. Dans le meilleur des cas, elle est moralisme, c'est-à-dire appel à la morale, un appel vain, inadapté.

 

 

Quelle est la différence entre les morales religieuse et civile ?

Contrairement à la morale religieuse, la morale civile n’a pas besoin d’une force supérieure transcendante. Elle résulte d’un contrat social, elle est mise en place par la société elle-même, par les membres d’une société qui s’accordent à respecter certaines valeurs afin de vivre ensemble dans la paix. Chaque citoyen respecte cette morale parce que c’est la sienne, et chacun y met du sien. La morale civile promeut l’égalité des citoyens indépendamment de leur sexe, ethnie, religion, couleur, statut matrimonial, orientation sexuelle. Si au Maroc, la morale islamique est devenue non pratique, ce n’est pas pour autant que nous avons accédé à une morale citoyenne. 

Y a-t-il une explication à cet état d’entre-deux?

Cet entre-deux est l’expression d’une transition qui dure depuis des années parce qu’aucun choix idéologique clair n’a été fait par le politique. On veut jouer et gagner sur les deux tableaux, le religieux et le moderne. Du coup, on vit à la carte. On pioche ici et là, selon la conjoncture, selon les intérêts. D’une part, nous sommes dans un système où l’on veut avoir l’islam comme religion d’état tout en refusant d’être un état théocratique. D’autre part, on veut avoir la démocratie comme système politique tout en refusant la laïcité. On ne va au bout ni de la logique religieuse ni de la logique moderne. On prétend concilier. On fait du bricolage politique. C’est de ce bricolage que résulte notre errance politique, notre débauche morale. Celle-ci signifie bricoler « à la carte » une morale qui investit à la fois le religieux et le civil dans l’espace public.

Comment y mettre fin ?

Il nous faut un système politique laïc qui impose une morale civile comme morale publique et qui maintient la religion comme foi privée librement choisie. C’est la morale du citoyen digne, fort de ses droits. Cette morale civile, la seule à devoir réguler l’espace public, est aussi la seule à devoir être à la source du droit, y compris le droit de la famille et de la sexualité. Rien n’empêche le droit positif de reprendre certains interdits religieux et leur donner un caractère civil, mais ce droit positif émane d’une volonté populaire changeante, en devenir constant selon l’opinion politique majoritaire. En même temps, la laïcité garantit au Roi d’être le Commandeur des Croyants et à l’individu le droit d’exercer librement sa foi et son culte, de ne pas les exercer ou de ne pas en avoir. L’important est que l’espace public soit régulé par une morale civile (religieusement neutre) qui s’impose à tous les citoyens. Bien entendu, avec des pouvoirs législatif et exécutif non issus d’élections honnêtes, le Marocain ne cessera jamais de s’auto-mépriser, les Marocains ne cesseront pas de se mépriser mutuellement. Dans le système politique actuel qui le dévalorise en dévalorisant sa voix et sa participation, le Marocain ne peut pas s’aimer. Le mouvement du 20 février a probablement enclenché une dynamique qui réhabilite le Marocain à ses propres yeux… Dire non à la hogra, c’est le début de l’amour de soi.

 

 

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commentaires

Dialmy 15/12/2013 20:02

Thank you for you comment...
Abdessamad Dialmy

Windows 8 drivers 13/12/2013 10:17

Abdessamad Dialmy is a great person and it was great to know more about him. His story is inspiring and I will try to follow his principles in my life. Thanks for sharing this with us and keep posting more updates in your blog.

EL GUELTA Samih 07/09/2012 18:11

Bonjour M. Dialmy

Une analyse psychologique pertinente !

Je déplore le manque de maturité des internautes marocains ayant agressivement et vulgairement réagi à la publication de votre entretien avec telquel sur les site hespress.Mais bon !

Réagir c'est déja avoir une sensibilité à la chose psychosociologique... On ne peut espérer mieux comme début... Vaut mieux des réponses avec un langage peu soutenu que le silence retentissant
d'une indifférence ou d'une incompréhension de l'enjeux de ce que vous traiter.

Pour ma part, j'estime qu'autant votre courage intellectuel est à noter avec fierté, autant, l'issue que vous proposez (en fin d'entrevue) porte une certaine précipitation.

En ce sens, je vous propose un article publié sur mon blog (http://jecommentelactu.centerblog.net/) en guise de contribution pour enrichir le débat.


Merci

Dialmy 08/09/2012 11:59



Bonjour M. Samih,


Tout d'abord, je vous remercie d'avoir écrit un commentaire aussi riche, et surtout de partager l'analyse dans sa globalité. Cepndant, vous semblez ne pas partager mon appel à la morale civile.
Bien entendu, je n'ai pas eu la possibilité de développer cet appel eu égard aux contraintes imposées par Telquel.


Quoiqu'il en soit, je tiens à préciser que mon appel à la morale civile comme morale publique ne signfie pas : 1) un appel à l'individualisme consumériste, 2) la fin de la transcendance, 3) un
religieux dénudé de divinité. la morale civile n'a jamais signifié cela. Il ne faut pas confondre la morale civile avec le devenir pathologique actuel des sociétés capitalistes.


Je vous propose de disctinguer entre d'une part la morale civile (qu'on appelle aussi religion civile aux USA) qui est partagée par tous les citoyens et qui ne représente aucune religion
particulière, et d'autre part les convictions religieuses qui restent libres et qui varient d'un individu à un autre et d'un groupe à un autre, et cette variation les empêche de devenir une
référence commune. La morale civile m'empêche d'imposer mon Dieu comme le seul Dieu véritable, elle m'oblige à reconnaître et à respecter tous les dieux et les non-dieux des autres. la morale
civile m'oblige de faire du Bien moet un idéal sans que le Bien soit défini par une religion particulière, c'est à dire emprisonné par et dans une morale particulière, nécessairement
étroite.