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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 12:50

  Au delà des causes directes des accidents de circulation, aucune étude n’a été faite pour analyser les causes profondes du mode de conduire marocain. Les Marocains conduisent mal parce qu’ils se conduisent mal. Mal conduire est une manière de mal se conduire, et mal se conduire est une manière de protester pathologiquement contre un Etat frustrant.

 

 

Au Maroc, beaucoup d’accidents de circulation, beaucoup de blessés graves, beaucoup de morts. Familles, autorités et assurances s’en alarment. Dans leur inventaire des causes, les autorités insistent surtout sur la responsabilité des conducteurs et sur l’état des voitures. L’état des routes et de la signalisation, la responsabilité de ceux qui veillent sur la circulation sont des facteurs moins incriminés. Ce faisant, on se déculpabilise un peu et on demande au conducteur de s’adapter à l’état défectueux des routes, et de se contenter d’une signalisation sommaire. Les lignes jaunes, il faut parfois les deviner. Des traces de lignes jaunes… Quelques campagnes radiophoniques où l’on commence par la phrase suivante : « mon frère le conducteur, sais-tu que… », et l’on finit par « fais ceci, fais cela… ». Une sorte de sermon amical, moralisateur, adressé au bon sens du conducteur, comme si le bon sens était la chose la mieux partagée du monde. Il est vrai que la vitesse, le non respect du stop, de la priorité à droite, du feu rouge, de la ligne jaune… sont des causes directes des accidents de la circulation. Mais on ne se demande pas pourquoi les gens ne respectent pas les lignes jaunes, le couloir, les stops… Aucune étude n’a été faite pour analyser les causes profondes du mode de conduire marocain, les motivations du mal conduire.

Une première question cependant : les conducteurs ont-ils conscience de mal conduire? Car à force de voir des « fautes » grossières perpétrées de "bonne foi", on se demande si les gens connaissent le code de la route et savent conduire ! Les autorités savent que tous les conducteurs ne connaissent pas le code de la route, faute d’avoir subi un apprentissage et subi un examen. Le permis de conduire est souvent une pièce administrative "achetée", et c’est après son acquisition frauduleuse que l’on s’entraîne à conduire. Au départ donc, une mauvaise conduite, fondatrice. Des gens excusables en quelque sorte, car comment voulez-vous que des gens qui n’ont pas appris à conduire conduisent bien ? Comment voulez-vous que des gens qui ne connaissent pas le code de la route le respectent ? La mauvaise conduite du départ, la corruption, continuera de corrompre le comportement du conducteur. N’est-on pas en effet dans un même système dans lequel la corruption est un schème de comportement, un schème socialisateur ? Ceux qui se refusent à la corruption sont des marginaux. Mal se conduire est une règle, une norme. Mal conduire aussi.

Mais arrêtons-nous aux gens qui savent, à ceux qui connaissent le code de la route. Ceux qui le transgressent sciemment. Ceux pour qui la signalisation est un décor que l’on finit par ne plus voir, et que l’on redécouvre lors de l’amende, quand amende il y a, ou de l’accident. En général, l’amende n’est pas appliquée pour faire respecter le code de la route, elle est appliquée quand il s’agit d’une campagne pour collecter des fonds. Quant il n’y a pas de campagne de sécurité routière, l’amende est allègrement convertie en « cadeau » après une "remise", ce qui arrange les deux parties en présence, voire même les parties qui ne sont pas présentes. Faut-il le rappeler, la corruption est un système hiérarchique totalitaire.

Pourquoi donc ceux qui savent ne transforment-ils pas leur savoir en conduite ? Pourquoi se conduisent-ils mal ? Pourquoi conduisent-ils mal ?

Ces gens qui se lèvent tard pour emmener les enfants à l’école et arriver à l’heure, ces gens pressés d’arriver et qui croient être les seuls à être pressés, ces gens ne peuvent respecter la file ou la ligne jaune, voire un feu rouge : « pourquoi resterai-je derrière ?, s’interroge « légitimement » le conducteur. Nulle part il ne respecte la file, et la loi…

Ce monsieur, ou sa dame, qui sont véritablement au dessus des lois (de la circulation entre autres, ce n’est pas une illusion) transforment leur conduite en libre circulation. Pour cette dame, et son monsieur, c’est les offenser que de leur demander de s’arrêter à un stop. « Comment ? Ne savez-vous qui je suis ? », s’écrient-ils indignés, chacun dans sa belle voiture. Indignation acceptée et « légitimée », transmise, léguée comme un « bien » aux enfants conducteurs, parfois même sans permis, ceux-là. La mauvaise conduite est héréditaire. Elle est objet de reproduction sociale. On ralentit au stop juste pour voir si l’on peut passer sans danger pour soi-même. Sans attendre que l’autre, celui qui a la priorité, passe. « Ne sait-il pas qui je suis » ou bien tout simplement « pourquoi vais-je attendre moi, qu’il aille se faire f… ». L’on ne s’arrête pas surtout s’il n’y a pas d’agent de circulation qui veille au gain.

L’automobiliste ne laissera pas passer un piéton, ou un cycliste. Face au piéton, la possession d’une voiture situe socialement l’automobiliste plus haut et lui donne par conséquent le pouvoir, voire le droit, de passer le premier. En réaction, le piéton, souvent néo-citadin, ne voudra pas et ne saura pas marcher sur le trottoir pour dire que la chaussée lui appartient aussi. Le piéton ne s’arrêtera pas non plus quand son feu est au rouge, répondant ainsi aux conducteurs pour qui le feu, une fois au vert, l’est dans tous les sens. Les automobilistes vous diront que les piétons ne s’arrêtent pas au feu rouge. Et puis ces chauffeurs de camion, de bus ou de car qui, une fois à leur volant, accèdent enfin à la puissance. Socialement petits parce que piétons en général, leur véhicule poids lourd les métamorphose en êtres puissants et craints. Ils peuvent faire mal, on les laisse passer les premiers. Ils s’imposent enfin aux autres, notamment aux conducteurs des grosses voitures, aux dames, aux demoiselles. On voit leur regard triomphateur, viril. Cercle vicieux, infernal, cercle système, cercle désordre. Courtoisie ou code de la route sont là inefficients, impensés, impensables.

Il ne s’agit donc pas d’une circulation neutre de véhicules neutres, régie par un code neutre. Au fond, il est question d’une catharsis totale, d’un règlement de comptes, psychologique, social, politique. Avec soi-même, à travers les autres, contre l’Etat. Conduire est en effet une manière de se dire, d’exprimer des complexes d’infériorité ou de supériorité, car le véhicule est un instrument chargé de sens, et qui permet de transfigurer « magiquement » les rapports sociaux, soit en renforçant le statut social, soit en l’inversant. Il s’agit d’une lutte symbolique de classes sociales, de générations, de sexe, de résidence… Ni les conducteurs ni les piétons ne sont des êtres abstraits réductibles à leur situation technique de conducteur ou de piéton : ce sont des êtres énervés, angoissés, frustrés, agressifs et qui investissent leur statut social dans leur mode de circuler et de conduire. Conduire une voiture n’est pas un acte technique et fonctionnel. Nécessairement, le Marocain transgresse les lois de la circulation, celles-ci faisant partie des lois, ces lois que le Marocain ne reconnaît pas comme ses lois, mais celles d’un Etat déconsidéré parce que corrompu et lui-même irrespectueux de ses propres lois. Les voitures de service, celles de l’Etat, ne respectent pas le code, elles donnent le mauvais exemple. Pire, on les voit à la sortie des écoles, au marché, à la boulangerie, ou le dimanche à la campagne pour le pique-nique de la famille.

La transgression des lois (de la circulation aussi) est le symptôme d’une personnalité maladive, pré-citoyenne, en conflit avec un Etat de non-Droit. On ne peut exiger d’un individu en deçà de la citoyenneté qui se conduit mal partout de bien conduire un véhicule. Pour l'individu, se conduire mal et conduire mal constituent une réponse pré-politique à la mauvaise conduite de l’Etat, à l’égoïsme de la classe politique, à son indifférence pratique au bien-être de la population. Mal conduire est une manière de protester pathologiquement contre un Etat frustrant et décevant.

 

 Rédigé à Fès, en juin 2002, Publié dans "Le Matin du Sahara", 15 mai 2005.

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commentaires

Bouaddi Safia 01/11/2011 19:05


Y- a-t-il un changement en 2011, ou bien tiendriez-vous le même langage, Mr Dialmy?
Qu'en est-il du mode de transport des piétons ? Se conduisent-ils bien ?


Dialmy 01/11/2011 23:15



Madame Bouaddi,


Je maintiendrai la même analyse en 2001. Plus loin, les choses ont empiré. L'incivilité des conducteurs et des piétons grandit de jour en jour. Ils sont pris dans une même logique, dans un même
système, celui de la violation de la loi et des règles du vivre-ensemble. On ne peut demander à un Marocain de bien (se) conduire que si les pouvoirs publics prennent soin de lui, de ses besoins
fondamentaux, que s'il est traité en tant que citoyen, sans mépris, avec dignité. C'est là le poine de départ, basique, fondateur. Une fois ses droits garantis dans et par un Etat de droit, le
Marocain observera spontanément ses devoirs et (se) conduira bien, mieux en tout cas.