Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 10:38

C'est le texte de l'entretien que j'ai accordé à Peggy Panès, Famille actuelle, n° 135, mars 2013.

Non, en tout cas, pas à ma connaissance. Cependant, permettez-moi de rappeler à ce propos l’enquête que j’ai réalisée en 2000 et qui a étudié certains points ayant trait au statut de la femme. L’enquête a été publiée à Dakar sous le titre « Vers une masculinité nouvelle au Maroc » (CODESRIA, 2009), puis à Rabat sous le titre « Critique de la masculinité au Maroc » (2010). Dans cette enquête, j’ai interrogé l’homme marocain possédé par le paradigme de la masculinité comme pouvoirs et privilèges pour voir dans quelle mesure il commence à se remettre en question et à prendre conscience la nécessité d’évoluer vers une masculinité nouvelle. Parmi les questions centrales que j’ai posées, celles concernant le profil juridique de la masculinité. En d’autres termes, la masculinité islamo-marocaine réside-t-elle nécessairement dans le droit à la tutelle matrimoniale, à la polygamie et à la répudiation sans entraves. A ce propos, voici les résultats obtenus :

Des études ont-elles été réalisées sur ce que pensent les hommes du nouveau statut de la femme ?

-13% des hommes interrogés se démarquent du dire malékite dominant, à savoir la nécessité de la tutelle matrimoniale, pour affirmer qu’une jeune fille doit avoir le droit de se marier elle-même, c'est-à-dire de ne pas se faire représenter par un homme lors de l’établissement du contrat de mariage. 77% sont pour le maintien de la tutelle matrimoniale. 

-  43,1  % sont pour le maintien de la polygamie contre 42,9% pour  son interdiction. Un enquêté affirme que« l’homme véritable n’a qu’une seule épouse ».

-43% sont pour le fait de transformer la répudiation en divorce judiciaire (contre 45%). Pour certains, le fait de confier le divorce au juge n’amoindrit en rien la masculinité de l’homme      Pour d’autres, le pouvoir de répudier est un pouvoir masculin à conserver.

Ainsi, même si l’homme n’arrive pas encore à définir l’identité masculine sans y incorporer le droit à la tutelle matrimoniale, c’est-à-dire au contrôle du marché matrimonial, il conçoit par contre de ne plus y incorporer le droit à la polygamie et à la répudiation. Il commence à se concevoir comme homme tout en sacrifiant une part non négligeable de ses privilèges patriarcaux traditionnels.

Comment la gente masculine peut –il le vivre ?

La gente masculine n’est pas homogène, tout comme la gente féminine. Les variables socioéconomiques tels que l’âge, le niveau scolaire, la profession, le milieu de résidence, introduisent des différences entre les hommes, et entre les femmes. On peut avancer l’hypothèse que plus un homme est éduqué, plus il est apte à accepter et à bien vivre le nouveau statut de la femme, quoique ce nouveau statut ne soit pas vraiment révolutionnaire à mon avis. De manière plus générale, ce nouveau statut de la femme, légèrement plus égalitaire, peut inquiéter les hommes, notamment les plus conservateurs. Ils y voient d’abord une trahison de l’islam, plus précisément de l’islam patriarcal qui sacralise leur pouvoir absolu sur les femmes et qui y voit l’expression d’une volonté divine.

 

En quoi peut-elle se sentir déstabilisée voire menacée ?

Les hommes conservateurs ne peuvent plus répudier librement, ils ne peuvent plus prendre d’autres épouses facilement, ils peuvent ne plus jouer le rôle de tuteur matrimonial. Le Code de la Famille a également supprimé dans son article premier les notions de nikah (coït/mariage) et de« ta’a » (obéissance). La femme n’est plus définie comme objet de coït et n’est plus obligée, en tant qu’épouse, d’obéir à son mari. De plus, la famille est placée sous la coresponsabilité des deux conjoints. Le divorce par discorde inquiète également les hommes. En effet, une femme peut maintenant obtenir le divorce par le simple fait d’affirmer qu’elle ne s’entend pas avec son mari. Cela peut perturber certains hommes habitués à se sentir supérieurs, à être dominateurs de droit.

 

Quelles sont les conséquences de ce changement sociétal ?

On ne sait pas encore si le Code de la famille a eu un réel impact sur la société et s’il a conduit à un véritable changement. D’abord, il faut que le code soit appliqué et bien appliqué, ce qui est loin d’être le cas. La mentalité conservatrice patriarcale des gestionnaires de la justice les conduit souvent à des interprétations défavorables à la femme trahissant ainsi l’esprit du code et son intentionnalité féministe stratégique. A titre d’exemple, certains notaires refusent d’enregistrer le mariage si la mariée se présente à eux sans tuteur. Autre exemple, autoriser le mariage des mineurs dans certains cas exceptionnels. Ces mariages ne sont pas tout exceptionnels. Au contraire, ils sont en progression. Egalement priver la femme de ses droits financiers quand elle obtient le divorce pour discorde. Ce sont là des manières de violer le code sous prétexte que le Shari’a, via le droit malékite, lui est supérieure.

 

A terme, les comportements machistes peuvent-ils en être exacerbés ou bien limités ?

Les deux possibilités existent. L’objectif du code est de limiter le machisme. Le Code à lui  seul ne suffira pas. Aussi doit-on accompagner son application par une action pédagogique. J’entends par là vulgariser le code, l’expliquer aux hommes, en montrer les avantages et les bénéfices qu’ils peuvent en tirer en tant qu’hommes promoteurs d’une masculinité nouvelle, dans un rapport nouveau avec les femmes. Et pour mieux endiguer l’exacerbation réactionnelle (et réactionnaire) du machisme, répéter aux hommes que le Code de la Famille est l’expression marocaine de la Shari’a (Loi Divine) et qu’il en est la meilleure expression pour le Maroc d’aujourd’hui. Les islamistes, surtout les plus radicaux, essayent en effet de montrer que le code de la famille est un droit positif qui trahit la parole de Dieu et qu’on peut le transgresser sans problème pour être en accord avec la parole de Dieu. C’est cette posture qui exacerbe le plus le machisme et le fortifie, surtout quand l’homme n’a plus les compétences économiques qui lui servaient à justifier « rationnellement » sa domination.

 

Ce nouveau statut de la femme fait-il peur aux hommes en les mettant face à leur propre fragilité ?

Oui, le patriarcat construit la masculinité en tant que pouvoir et domination en lui assurant des droits qui masquent la fragilité profonde l’homme face à la femme. L’homme sait que la femme lui est supérieure sur le plan sexuel, pouvant avoir des orgasmes multiples et de différente nature (clitoridien, vaginal et cervical). Il sait également que la femme ne doute jamais de sa maternité, contrairement à lui qui a besoin d’un test ADN (très récent) pour établir de manière sûre sa paternité biologique. Cela fait de l’homme un être fragile qui a besoin d’être rassuré. L’argent le rassure, la virilité le rassure, la claustration et le voile de la femme le rassurent, les lois patriarcales discriminatoires le rassurent. Le Code de la famille entame, de manière juridique, tous ces mécanismes de défense masculins. En d’autres termes, le code de la famille met l’homme devant sa fragilité profonde et l’appelle à se redéfinir en vue d’être un partenaire véritable au sein d’un couple véritable, fondé sur l’égalité des droits. Pour dépasser sa fragilité profonde, l’homme doit cesser de se considérer comme supérieur et meilleur du seul fait qu’il soit né mâle. Mâle et femelle sont différents certes, mais ils doivent être socialement pensés et construits comme égaux en droits, c’est-à-dire ayant des droits similaires.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Dialmy
commenter cet article

commentaires