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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 01:37

Sociologie du port du voile

 

Extrait de mon livre « Logement, sexualité et islamisme », Casablanca, EDDIF, 1995, pp. 265-267 et 282-293.

 

 

Dévoilement/Revoilement, du développement à l’identité

 

Au lendemain de l'indépendance et dans le sillage de la lutte pour la libération nationale, la femme marocaine a affronté la question du voile et de la mixité. La construction d'un Maroc moderne pris dans le paradigme du développement ne pouvait se faire dans le cadre d'une société scindée en deux mondes, celui de la femme qui doit rester confinée dans les espaces domestiques intérieurs et celui de l’homme seul maître et possesseur de l’espace public. La consommation de l'espace public par la femme obéissait à un code et n'était par conséquent ni libre ni totale. Les forces nationalistes, soucieuses d'insérer la femme en tant que sujet dans le processus du développement, devaient livrer une bataille contre la division sexuelle de l'espace. Il fallait dissocier entre Islam et réclusion des femmes. Dans ce sens, et dès 1952, Allal el Fassi écrivait : "la femme voilée n'est pas moins exposée que la femme dévoilée au danger de la prostitution"[1]. Il allait plus loin en accusant la séparation des sexes d'être responsable de l'homosexualité masculine et féminine[2], et en reconnaissant que les emplois donnés à la femme en URSS sont complètement venus à bout de la prostitution[3]. Reprenant ces orientations du maître à penser du réformisme marocain,  Souad Balafrej publie un article intitulé : "Le voile : source de mystère et de poésie... ou symbole de servitude"[4]. Le dilemme est caractéristique de l'époque, mais elle y adopte une vision moderniste sans ambiguïté : "devant une situation nouvelle, il faut une attitude nouvelle. Est-il logique qu'elle reste voilée, cette jeune fille qui passe sa journée sur un banc d'école... Le voile était bon pour l'être mineur et irresponsable d'autrefois; pour l'être normal et actif qu'implique la vie moderne, il est inutile et même dangereux"[5].

La bataille du voile est symbolique car elle a traduit la nécessité historique de l'irruption de la femme, en tant que force productive, dans l'espace public réservé traditionnellement à l’homme. Certes, une approche simpliste voit dans cette irruption une rivalité négative entre l'homme et la femme, mais une lecture plus avertie montre la nécessité de la participation de toutes les potentialités à l'oeuvre de la construction nationale. Le voile n'est plus alors perçu comme un signe de résistance à la colonisation[6]. S'en libérer, c'est se libérer de l'image patriarcale de la femme au foyer, objet de plaisir et "coffre à grossesses" selon l’expression de l’écrivain Driss Chraïbi.

La défaite arabe de Juin 1967 est défaite d’un panarabisme à tendance séculière. Elle signe le commencement d'une ère nouvelle marquée par un retour islamiste aux sources, à une identité arabo-islamique définie comme a-historique, intemporelle, surtout après le choc pétrolier (1973) et la révolution iranienne (1979). Le voile redevient un marqueur d'identité, d'une identité qui refuse la modernité en la confondant avec l’Occident. Dans la logique islamiste archétypale, la mixité sans l'observance des frontières entre les sexes conduit au désordre et à la luxure, elle est un retour à la Jahiliya, à l'ignorance (préislamique). Certes, il ne saurait être question, pour l’islamisme, de revendiquer le retour pur et simple de la femme au foyer. La réclusion de la femme semble être définitivement révolue, même là où l'islamisme est au pouvoir, même là où l’Etat se passe de l’apport économique du travail féminin. L'islamisme insiste sur la nécessité prophylactique d'une organisation de l'espace fondée sur le port du voile. Celui-ci retrouve en quelque sorte la fonction qu'il avait dans les médinas islamiques, il permettait à la femme de consommer l'espace public tout en préservant la sacralité des frontières sexuelles.

Comment se situe-t-on par rapport à ces thèses islamistes de l'évitement des sexes et du port du voile?

 

Attitudes sociales à l’égard du voile

 

Pour rendre la mixité moins nocive, non destructrice des valeurs islamiques traditionnelles, les différents mouvements intégristes prônent le port du voile afin que la présence des femmes dans l'espace public ne soit pas un facteur d'intoxication sexuelle. Le port du voile est considéré comme "l'arme du combat actuel" contre l'éthique sexuelle occidentale.

Comment la population marocaine perçoit-elle aujourd’hui le port du voile ? Est-il considéré comme une obligation religieuse pour la femme? La femme voilée est-elle la seule à mériter le respect (des hommes)? La femme voilée est-elle la musulmane véritable?

Près de 70 % estiment que le voile est une obligation religieuse pour la femme. Selon la logique islamiste, la question ne devrait pas être posée en termes d'opinion publique, eu égard à l'existence de textes référentiels législateurs en la matière. La question du voile est, toujours selon eux, une question de ‘ilm, de savoir, une occasion de distinguer entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Cette logique islamiste, simpliste et manichéenne,  ne signifie pas que la question est  tranchée au niveau du savoir. Les textes référentiels en la matière sont l'objet de controverses multiples et font de la question du voile une question d'opinion.

Au niveau des pratiques, il y aurait à distinguer entre trois attitudes principales : une première attitude qui estime que le voile est un devoir et qui l'observe, une deuxième attitude qui est convaincue de son obligation mais qui ne débouche pas sur une pratique correspondante, une troisième attitude qui considère que le voile n'est pas du tout une obligation religieuse. Cette dernière attitude ne saurait être taxée d'ignorance. Elle est une opinion/option islamique au même titre que les autres. Le fait que la majorité soit favorable à considérer le voile féminin comme une obligation religieuse traduit uniquement une conformité littérale au texte, une volonté de se donner une sorte de sécurité dans une période anomique marquée par la recherche fébrile d'une identité. Il est par ailleurs normal que le littéralisme soit prépondérant dans la lecture du Coran, vu le niveau socio-économique et intellectuel de la population marocaine, relativement bas. Pour cette raison, il nous semble que cette majorité est également l'expression indicielle d'un besoin du voile comme d'un besoin social dominant. C'est la force de ce besoin social qui détermine la force du conformisme.

Chez l'homme, le manque de confiance en la femme (et en soi) conduit à revendiquer le port du voile comme un besoin de se protéger et de protéger la communauté. Le retour au voile est, magiquement, retour au contrôle du corps féminin par le mâle et, par conséquent, retour du pouvoir mâle. Chez la femme, le besoin du voile  renvoie à une demande plurielle plus complexe. Mais soulignons d'abord cette proportion de femmes plus grande, en comparaison avec celle des hommes, à  voir dans le voile une obligation religieuse : 74,2 % contre 64,6 %. Est-ce là le signe d'une plus grande aliénation féminine? D'une absence de conscience sexuelle? Hypothèses féministes par excellence. Ces pourcentages, forts, débouchent dans un premier temps sur la nécessité de dissocier entre le voile et l'islamisme. Considérer le voile comme une obligation religieuse ne signifie pas mécaniquement que l'on soit islamiste. Car le nombre des femmes et des hommes qui voient dans le voile féminin une obligation religieuse déborde largement la proportion du groupe islamiste. Le musulman culturel, sociologique, le moins pratiquant et le plus commun, le moins censeur, est susceptible lui aussi de voir dans le voile une obligation religieuse.

Dans un deuxième temps, il est possible d'avancer que les motivations inconscientes de cette attitude, par delà une volonté officielle de conformité au Coran, relèvent de l'histoire, de la sociologie et de la psychologie. Autrement dit, la sacralisation du port du voile est, en dernière analyse, la justification idéologique d'un besoin psychosocial polymorphe. Tour à tour, le voile est révélation, délivrance, refuge, ou cache-laideur, cache-misère (Belhassan[7]). Dans la même ligne, H. Taarji le considère comme un moyen d'asexuer la femme, de nier la spécificité (et la beauté) du corps féminin[8]. Le port du voile ne traduit-il pas justement cette incapacité socioéconomique de suivre un tant soit peu les exigences du marché de la mode féminine ?

Expliquer la sacralisation populaire du port du voile par des considérations psychosociales débouche sur la corrélation entre islamisme latent et  couches populaires. Mais qu’advient-il, au niveau de l'interprétation, si l'on découvre que les couches privilégiées ont elles aussi  la même attitude? Cela reviendrait-il à reconnaître que le port du voile ne traduit pas uniquement la misère? Cela imposerait-il de s'acheminer vers une corrélation islam/voile, ce qui confirmerait la position islamiste et ferait de l’islamisme une idéologie qui traverse toutes les classes sociales ?

Les résultats obtenus montrent que, dans l'ensemble des quartiers de Fès, la majorité absolue voit dans le port du voile une obligation religieuse. Cependant, le quartier le moins favorable au caractère obligatoire du voile est justement Triq Mouzzer, le quartier le plus riche de Fès. Là, on est forcé de reconnaître l'impact de la condition sociale dans la réception du texte sacré, et d'admettre le rôle du standing social dans la production d'une religiosité plus ouverte, moins rigide.

Dans le même sens, plus le niveau d’instruction est élevé, moins on est littéraliste dans l’interprétation des textes sacrés. Les résultats confirment cette hypothèse. En effet, parmi les analphabètes, 76,1 % considèrent le voile comme une obligation alors que parmi ceux qui ont un niveau universitaire, ce pourcentage descend à 62,6 %. Entre ces deux extrémités, nous trouvons le niveau primaire avec 75,1, % et le secondaire avec 68,2 %.

L'approche psychosociologique, participant d'un impensé féministe, voit donc dans le voile une conduite significative d'autre chose que de la foi et de la piété. C'est une analyse qui est en même temps un acte d'accusation, de soupçon au moins. L’interprétation psychosociologique du port du voile comme compensation est reprise par les islamistes, mais ils la tournent à leur avantage : le port du voile, fut-il compensatoire, est un acte de résistance à l'aliénation occidentale, et de rébellion contre la mode. Le retour au voile chez les femmes islamistes par exemple est le signe d'un engagement religieux de type nouveau, qui, au lieu de marginaliser la femme, lui donne le droit de lire le Coran (et de le comprendre à sa manière) et de dire la Loi. Selon Herzbrun[9], le voile, au dire des femmes islamistes elles-mêmes, les libère de l'interprétation phallocrate dominante du Coran d'une part, et de l'humiliation occidentale d'autre part.

Bien entendu, la conformité littérale aux textes varie lors de la comparaison entre les islamistes et les non-islamistes. Les premiers sont beaucoup plus nombreux à dire que le voile est une obligation religieuse : 93,5 % parmi les islamistes contre 68,5% parmi les non-islamistes.

Cependant, si le port du voile est aux yeux de la majorité des islamistes une obligation légale, cette majorité n'est plus que de 45,1 % pour alléguer que le voile est suffisant pour définir la musulmane véritable. Si le port du voile comme question doctrinale ne les embarrasse pas, il leur fait perdre leurs certitudes en tant qu’indice définitionnel de l’islamité de la femme. C'est là une question qui les embarrasse car ils sont conscients de l'utilisation du voile à des fins autres que religieuses. Cela pousse également 22,5 % d'entre eux à suspendre leur jugement, à hésiter. En reconnaissant qu'il n'est pas une preuve suffisante de religiosité, les islamistes cautionnent ainsi l'approche soupçonneuse, celle de la sociologie. En admettant que le port du voile peut être un geste théâtral, faux, ils cautionnent eux-mêmes la possibilité d'un voile machiavélique, voire d’un islamisme machiavélique.

Les islamistes ne sont pas les seuls à détecter dans le port du voile une forme de la ruse féminine, un signe d'hypocrisie sociale, un acte intéressé. Car 71,3 % des non-islamistes  disent également que la femme voilée n'est pas nécessairement la musulmane véritable. Pour les non-islamistes, c’est là une manière d'affirmer la possibilité légale d’un islam sans port de voile. Cette majorité des non-islamistes refuse de réduire l'identité religieuse de la femme au port du voile. Etre voilée ou dévoilée, là n'est pas la preuve (pour savoir si la femme est musulmane véritable ou non).

Néanmoins, une personne sur cinq (20 %) affirme que le voile est une preuve de l'islamité véritable de la femme. Et une majorité relative des islamistes (45,1 %, contre 20,6 % chez les non-islamistes) affirme que le voile est un marqueur de l'identité de la musulmane véritable. Nous avons là une belle preuve de l'attitude antispiritualiste, matérialiste en quelque sorte, de l'islamisme. Pour celui-ci, l'Islam est réductible à un comportement extérieur et observable, matériel (voile, barbe, prière, pèlerinage...). L'islamisme est, pour l'Islam, ce qu'est le behaviorisme pour la psychologie; tous deux produisent un "objet" sans conscience et sans intériorité. Car l'islamisme s’adresse à un individu encore prisonnier des problèmes sociaux de survie, et qui vit sous le regard censeur des autres. L'Islam intérieur, spiritualiste et individualiste, en rupture avec le pouvoir, avec les choses, reste une voie mineure et marginale, impopulaire et non généralisée. Cette voie n'est pas la voie des islamismes au pouvoir, ce n'est pas une voie érigée en modèle islamique contemporain dominant.

La variable "quartier de résidence" ne dégage pas à son tour un quartier dont une majorité se démarque par une attitude claire qui réduit l'islamité de la femme au voile. C'est au Lidou que l'on trouve la plus grande fréquence relative de cette attitude, mais celle-ci ne touche que 36 % de gens en fin de compte. A Triq Mouzzer, elle est beaucoup moins répandue (10,1 %). Les autres quartiers sont situés entre ces deux extrêmes. Cela signifie que, dans tous les quartiers, la majorité adopte une attitude qui dissocie entre le voile et l'islamité véritable de la femme. Une femme dévoilée peut, selon la logique de cet islam vécu, être plus musulmane qu'une femme voilée, plus croyante et plus sincère.

Cependant, même si le port du voile n'est pas une preuve suffisante de l'islamité réelle de la femme (selon la majorité), une majorité de 60,6 % pense que le port du voile conduit au respect de la femme. A ce propos, les hommes sont plus nombreux (que les femmes) à affirmer que le voile conduit au respect de la femme (63,7 % contre 58 %). Il en est de même pour les islamistes par rapport aux non-islamistes (87 % contre 59,4 %). Les divorcés et veufs (70,6 %) sont également plus nombreux à exprimer cette attitude, en comparaison avec les mariés (61,6 %) et les célibataires (57 %). Même parmi la tranche des 15-29 ans, une majorité absolue de 55,1% adopte ce point de vue. Dans les autres tranches d'âge, les majorités sont plus fortes. Dans chaque quartier enfin, sans exception, la majorité absolue estime que le port du voile conduit au respect de la femme.

L'examen des trois items relatifs au port du voile (le voile/obligation religieuse, le voile/islamité de la femme, le voile/respect de la femme) révèle en dernière analyse que l'attitude générale de la population  reste positive à l’égard du voile. Certes, le voile n'est pas considéré comme un signe d'islamité véritable de la femme, mais on tend à le considérer comme une obligation religieuse, et surtout comme une condition de respect de la femme.

En conclusion, pour la population de Fès, c'est une société sexuellement ségréguée qui mérite le respect et qui mérite d'être défendue. La mixité telle qu’est vécue actuellement est considérée comme quelque chose d’immoral et de pervers. Elle n'est pas vécue sur le mode du respect mutuel entre les sexes, elle permet et favorise la "drague", le harcèlement, le viol... Or "l'anthropo-logique" dominante, tout en n'étant pas islamiste en acte, considère que toutes les femmes non-voilées sont « draguables » dans l’espace public, et ne méritent pas le respect. Cette attitude représente une forme d'islamisme latent, un socle anthropo-psychique favorable au développement effectif de l'intégrisme, sexuel en particulier.

La mixité et le dévoilement, liés initialement à la problématique du développement national, ont fini par devenir, pour le sens commun, synonymes de débauche et de luxure. La conscience populaire finit alors par revendiquer le retour aux frontières spatio-sexuelles, en tant que mécanismes de défense (inconscients) contre une mixité moderne inaccessible, donc agressive et anxiogène.

Une question finale cependant : les femmes non-voilées sont-elles les seules à être un objet de harcèlement sexuel ? Rien n’est moins sûr. Elles le sont aussi. Plus loin encore, 12% des femmes voilées interviewées dans le cadre de notre enquête ont reconnu avoir eu des relations sexuelles avant le mariage alors qu’elles portaient déjà le voile.

 

 

 



[1] A. El Fassi: L'auto-critique, Dar El Kitab, Rabat, 1979, 4ème édition, p. 272 (en arabe).

 

[2] Ibid. p. 272.

[3] Ibid. p. 274.

 

[4] S. Balafrej : " Le voile : source de mystère et de poésie... ou symbole de servitude", Al Istiqlal, 10 Août 1956 (en arabe).

 

[5] Ibid.

[6] Le général Massu a mené en Algérie une campagne contre le voile, le 13 Mars 1958, pour obliger les femmes à se dévoiler. Voir à ce sujet S. Dayan Herzbrun : "Les femmes : enjeu politique", Mawaqif, n° 64. p. 49.

 

[7] S. Belhassan : « Enquête sur la femme islamiste » dans Le Maghreb musulman en 1979, Paris, CRESM-CNRS, 1980.

 

[8] H. Taarji : Les voilées de l'Islam, Casablanca, Eddif, 1991, p. 22.

 

[9] S. Dayan-Herzbrun : « Les femmes : enjeu politique », op. cit.

 

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Published by Dialmy - dans Féminisme
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commentaires

Mounir 26/06/2012 15:23

Bonjour Pr Dyalmy.
Je souhaite réaliser une succincte interview avec vous sur le sujet de ce livre et sur les questions actuelles, à publier sur mon blog.
Je vous remercie de répondre sur mon email : mounirbensalah1@gmail.com

Mounir Bensalah
membre du CN de l'OMDH