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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 14:02

Rabat, Casablanca…une marche féministe, une contre-marche sexiste, une action, une réaction... Inévitablement, une bataille de chiffres. Inévitablement, une bataille médiatique. Indices d’une bataille politique dans laquelle le bon sens se perd….Faute de laïcité, l’enjeu actuel est celui d’une « démocratie sexuelle islamique ».

La marche 2000 des femmes marocaines à Rabat s’inscrit dans la Journée Internationale de la femme du 12 mars tenue sous le slogan : « nous partageons la terre, partageons ses biens ». C’est une marche contre la pauvreté des femmes, contre la violence plurielle qu’elles subissent. Certes, à cette marche ont participé des membres du gouvernement, des féministes, les militants des droits de l’homme, en un mot, plus de 60 associations démocratiques… mais aussi et surtout des femmes âgées de milieux populaires, des couples avec leurs enfants, des femmes étrangères, des hommes…Selon la journaliste allemande Greta Tülman, même en Occident, « c’est très rare qu’il y ait tellement d’hommes qui participent » à ce genre de manifestation. Des gens ordinaires ont donc fait de la question de la femme leur propre question… La marche est mixte, conviviale. Femmes et hommes marchent côte à côte, comme ils devraient le faire toujours dans la vie, au quotidien…et dans les plus hautes sphères. La marche se termine devant les locaux des Nations-Unies par la présentation d’un mémorandum à l’ONU dans lequel les féministes demandent l’effacement de la dette des pays en voie de développement, la révision du système financier international… Politiquement conscient(e)s, les féministes lient l’avenir de la femme à l’évolution du système politico-économique international et font de sa rationalisation la véritable condition de l’émancipation de la femme (et de l’homme). On chante alors pour la paix, l’égalité, la fraternité, on chante contre la misère et la violence. On revendique le droit à l’éducation, à l’égalité devant la loi.

Un slogan spontané émerge de la foule : «nous sommes toutes musulmanes, et toutes nous soutenons le Plan ». Il s’agit du Plan National d’Intégration de la Femme au Développement (PNIFD) qui est actuellement l’objet d’une grande polémique nationale. Ce slogan qui rappelle l’islamité des marcheuses et marcheurs de Rabat est une réponse aux islamistes qui affirment l’incompatibilité entre le PNIFD et l’Islam… La marche de Rabat ne se fait pas contre l’Islam, c’est une marche qui ne définit pas l’Islam comme l’instrument intouchable de la domination masculine. L’islamité est dénotée aussi par la présence de femmes voilées dans la marche de Rabat, mais surtout par la participation de représentants du parti de l’Istiqlal. Ce parti a toujours lié entre islam et nationalisme, entre islam et développement, entre islam et démocratie. Sa présence dans la marche de Rabat exprime-t-elle enfin son adoption du PNIFD ? Si cela s’avère exact, ce serait une victoire pour les féministes dans leur lutte contre les islamistes. Le passé de l’Istiqlal et sa plate-forme idéologique en font un concurrent sérieux des islamistes dans l’instrumentalisation politique de l’Islam. La seule existence de l’Istiqlal interdit aux islamistes de monopoliser le discours politique partisan au nom de l’Islam. Que l’Istiqlal adopte le PNIFD indiquerait automatiquement la possibilité politique d’une démocratie sexuelle islamique.

A 90 km de là, à Casablanca, une autre marche, à la même heure. Une contre marche, d’autres gens, d’autres slogans, d’autres finalités. Orchestrée par le Parti de la Justice et du Développement (à travers lequel milite politiquement l’association islamiste modérée Al Islah wa et-Tajdid) et par Al Adl wa al-Ihsane (l’association islamiste radicale de Yassine), cette marche est organisée pour manifester contre le PNIFD. Ce plan est accusé d’être sioniste, communiste, occidental, créant un conflit homme-femme qui n’existe pas en islam… D’où le slogan de Casablanca, « les femmes sont les sœurs des hommes ». Slogan qui signifie justement qu’il n’y a pas de conflit entre les hommes et les femmes, l’Islam ayant apporté une réponse définitive et idéale à la question des sexes. D’où la nécessité, selon les marcheurs de Casablanca, de préserver l’islam et de lutter contre la dissolution des mœurs en rejetant le PNIFD.

Ayant réussi à présenter le PNIFD comme anti-islamique à l’opinion publique, les islamistes demandent à ce que ce plan soit soumis à un référendum populaire. L’aile radicale islamiste va même jusqu’à refuser l’arbitrage du Roi, proposé par le premier ministre. Nadia Yassine déclare en effet : « nous ne voulons recourir à personne pour arbitrer… nous nous référons au Coran et à la Sunna ». Comme si le rapport au Coran et à la Sunna était à ses yeux direct. Car dans la logique islamiste même, le rapport aux textes sacrés passe par la médiation des ouléma, ceux qui savent, ceux qui connaissent la Loi. Les islamistes radicaux refusent donc de considérer le Roi comme le commandeur des croyants, celui qui représente la Loi Divine sur terre, et affirment implicitement que leurs propres ouléma sont au dessus de la mêlée politique et des intérêts de classe. Les ouléma sont-ils réellement au dessus de la mêlée politique et des intérêts de classe de façon à pouvoir connaître la Shari’a en soi? Le père de Nadia, shaykh Yassine, tout soufi qu’il est, n’est pas sans avoir des intérêts politiques. Ouléma et intégristes sont encore davantage impliqués dans le jeu politique.

La marche de Casablanca est donc une contre-marche, une réaction. A Casablanca, hommes et femmes marchent séparément. La séparation n’est pas spontanée, elle est organisée, elle est ségrégation. Et puis, dans cette marche islamiste, les femmes ne représentent en fin de compte que le 1/5 des marcheurs. Le tiers selon les organisateurs islamistes eux-mêmes. Mais pour les responsables du PJD, l’important n’est pas là, dans le nombre, celui des femmes. A leurs yeux, la marche de Casablanca, la leur, est 100 % marocaine, d’où son importance, tandis que celle de Rabat est « commandée par l’étranger », « c’est la marche de l’apostasie, de la déviance et de la licence ».

La contre-marche de Casablanca a bénéficié de la campagne des prêcheurs du vendredi qui ont invité, dans l’ensemble du royaume, les prieurs à y participer ! De quel droit ont-ils pu le faire ? Qui les a incité à le faire ? Le flirt entre l’islamisme et le ministère des awqaf et des affaires islamiques prouve que les moquées sont entrain de devenir des lieux ouvertement politisés, ouvertement mobilisés contre le gouvernement. Le gouvernement pâtit de cette récupération mutuelle entre PJD et ministère des awqaf. De leur côté, et « curieusement », les partis du Wifaq (UC, MP et PND) qui constituent l’opposition politique libérale, le RNI et le MNP qui font partie de la coalition gouvernementale ayant proposé le PNIFD, ont marché avec les islamistes à Casablanca ! Drôle de libéralisme qui flirte avec l’islamisme pour des calculs bassement politiciens sacrifiant le principe de l’égalité des citoyens et des citoyennes. Pour cette « fausse » opposition politique, pour ces « faux » alliés au sein du gouvernement, tous les moyens sont bons pour faire échouer ce jeune gouvernement de gauche qui bénéficie du soutien du Roi, des intellectuels, des femmes, des démocrates et progressistes, de la communauté internationale...

Mais on dit que le RNI a marché à Rabat aussi! Schizophrénie idéologique du parti ou simple conviction personnelle du militant qui dissocie entre interprétations personnelle et partisane de l’islam. Encore faut-il que le parti ait une position claire en la matière… Anomalies et inconséquences ne sont pas seulement du côté de l’opposition. Le cas le plus alarmant se trouve au sein du parti socialiste du premier ministre. C’est le cas de H. Forqani, ce membre du bureau politique de l’USFP, qui dirige « impunément » depuis l’été dernier la lutte islamiste contre le PNIFD. Non seulement Forqani n’a été ni interrogé ni puni par le parti, pire, des chroniqueurs de la presse usfpéïste lui trouvent des justifications et vont jusqu’à le défendre, eu égard à son appartenance au bureau politique, à son passé de nationaliste… ! Quant au PPS (ex-parti communiste) auquel appartient le secrétaire d’Etat qui a proposé le PNIFD, quelques membres de son bureau politique ont été mangé un couscous avec le PJD islamiste pour faire la paix et signer un communiqué commun qui ne mentionne pas le PNIFD mais qui insiste par contre sur l’attachement du PPS à l’Islam. Le secrétaire d’Etat Saïd Essaïdi ne faisait pas partie de la délégation « couscoussière » du PPS, menée par le secrétaire général en personne. Comme si le secrétaire d’Etat était désavoué par son propre parti, ainsi que son PNIFD. Si la bipolarisation autour du PNIFD est paradoxale, c’est, pensons-nous, à cause de la déconnexion pathologique entre idéologie et politique, entre principe et action, entre conviction personnelle et idéologie du parti. Tout devient alors possible ; en premier lieu, l’irrationalité des pensées et des comportements.

Rabat, Casablanca… une marche ici, une contre-marche là, une action, une réaction... Inévitablement, une bataille de chiffres. Inévitablement, une bataille médiatique. Chaque camp donne ses chiffres, la presse donne les siens, la police aussi. Des chiffres contradictoires qui vont de 60 000 à un million. La neutralité est le grand absent. Chaque pôle tente de « prouver » que sa marche a réuni plus de gens. Mais l’on sent que le pôle de Rabat a été défait sur le plan de la quantité. A Casablanca, on a tout fait pour montrer qu’on est plus nombreux (en hommes surtout !) pour « prouver » l’importance du poids politique latent des islamistes. En effet, la marche de Casablanca est présentée comme « un message politique à qui de droit » par Fath Allah Arsalane, membre du Conseil d’Orientation d’Al Adl wa al-Ihsane. C’est «une marche populaire contre le complot ourdi contre le Maroc », reprend S. Al Othmani du PJD. Pour le pôle de Rabat, ce qui compte, c’est le sens (historique) de la marche et la qualité de la participation, le statut social des marcheurs, sans pour autant enlever à la marche sa qualité de mouvement de masse.

La presse du pôle de Rabat est critique envers la télévision nationale. Celle-ci, publique et encore dépendante d’un ministère de l’intérieur souverain, aurait produit une vérité médiatique qui aurait trahi la véritable vérité. Zooms, plans larges, plans d’ensemble, plongées (prises de vue d’en haut) ont « démontré » en effet au téléspectateur que la marche de Casablanca a drainé plus de foule. Cette vérité médiatique est certes une mise en scène, orientée certes mais, à notre sens respectueuse de la volonté des islamistes de donner à l’opinion publique des images fortes (d’eux-mêmes). La marche de Casablanca est carrée, ordonnée, rituelle, s’inscrivant dans une logique politico-militaire. La femme y est, pour les islamistes modérés et radicaux, un alibi pertinent et performant pour enrôler les masses misogynes au nom de l’Islam, pour monopoliser le discours islamique sur la scène politique, et pour conquérir le pouvoir politique au nom de l’Islam.

Certes les femmes à Rabat ont été plus nombreuses, ce qui indique la difficulté pour l’islamisme dans son expression féministe actuelle d’attirer les femmes en masse. Malgré leur analphabétisme et leur misère, les femmes dans leur majorité ne sont pas très attirées par l’islamisme. Leurs intérêts spécifiques commencent à émerger. L’enjeu pour elles, c’est de défendre ces intérêts au nom de l’Islam. Faute de laïcité, l’enjeu actuel est celui d’une « démocratie sexuelle islamique »[1]. Cette démocratie est condamnée à être conjoncturellement possible pour concilier entre féminisme et Islam.

Certes, les deux marches font voler en éclats le mythe de l’unité féminine. Désillusion positive qui montre que le féminisme qui passe par le politique divise nécessairement les femmes mais gagne en efficacité. Quant il reste en deçà du politique, le féminisme se condamne à l’inefficacité (ou à la charité intra-patriarcale). Au delà de leur signification féministe, ces deux marches contradictoires sont l’indice d’un Maroc qui apprend à exercer la démocratie, à la vivre. Bien entendu, les islamistes en profitent. Les islamistes utilisent tactiquement la brise démocratique qui souffle sur le Maroc pour exprimer des orientations anti-féministes et anti-démocratiques stratégiques. La démocratie comporte ce risque qu’il faut accepter, assumer et contrôler. Le règne de Mohamed VI et de la gauche refuse de réprimer : il ne peut réprimer au nom de la démocratie !

Fès, le 18 mars 2000

[1] C’est le titre de mon dernier livre, Vers une démocratie sexuelle islamique, Info-Print, Fès, 2000 (en arabe).

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Published by Pr. Abdessamad Dialmy - dans Féminisme
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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 13:31

C'est le texte d'un entretien que j'ai accordé à Nadia Ziane, publié dans "Le Matin du Sahara" en 2005

- Q : Que signifie le mot « Islamisme » ?

R : Par islamisme, j’entends tout mouvement social et toute organisation basés sur l'exploitation de l'Islam à des fins politiques et qui, plus précisément, tentent d'exercer le pouvoir au nom de la religion seule. De manière générale, l'islamiste n'a pas une connaissance théologique ou juridique (fiqhique) profonde, ce qui le conduit à exiger de soi et des autres une pratique religieuse rigoureuse fondée sur le respect de la lettre des textes fondateurs. Ijtihad (effort novateur) et ta'wil (interprétation) lui sont étrangers. L'islamisme est donc, en dernière analyse, une idéologie de combat dont la fonction principale est de lutter contre l'ignorance de la société et l'illégalité du pouvoir.

-Q : Quelle connotation le mot islamisme a-t-il pris ces derniers temps ?

R : Une connotation à la fois positive et négative. Positive dans le sens où c’est l’une des rares forces qui affirme s’opposer à l’Occident et à son hégémonie culturelle. Il semble être l’un des mouvements internationaux qui parle de différence et de spécificité. Il s’oppose à la mondialisation dans sa dimension ultra-libérale sauvage qui asservit l’homme au marché et à la logique inhumaine du profit… Connotation négative dans la mesure où en s’opposant à l’Occident il s’oppose à la modernité… il confond ainsi entre Occident et modernité et prend l’Occident, cette manifestation historique inachevée de la modernité, pour la modernité elle-même. Au lieu de critiquer l’Occident au nom de la modernité, de l’accuser d’être une trahison de la modernité, il rejette la modernité et oppose de manière irrémédiable et anti-historique le moi à l’autre… Connotation négative également dans la mesure où il s’exprime de plus en plus par la violence, la terreur, c'est-à-dire à travers des formes infra-politiques qui excluent tout dialogue et toute rencontre… Il en est venu à symboliser le rejet de la démocratie, des libertés publiques, des droits de l’homme, de l’égalité des hommes et des femmes…

-Q : vous dites que l'islamisme au Maroc a trois visages. Quels sont-ils?

R : Cette description de l’islamisme marocain en trois visages remonte à 1996 lors d’une conférence que j’ai donnée à l’Université Catholique d’Angers. J’ai repris cette typologie lors de la publication de cette conférence par les « Archives des Sciences Sociales de la Religion » en 2000 sous le titre « L’islamisme marocain : entre révolution et intégration ». Au niveau de ce texte, j’ai dégagé en effet trois types d'islamisme : celui des ouléma indépendants, celui des associations éducatives qui contiennent potentiellement une contestation politique, enfin celui des associations qui utilisent la da'wa comme tremplin vers la contestation politique. L'Islam est, dans le dernier cas surtout, à la fois un pré-texte et un texte dans la conquête du pouvoir politique.

Au niveau des associations, j’avais distingué en 1996 entre la Chabiba al islamiya, Jamaat al Isslah wa al Tajdid et Jamaat al Adl wa Al Ihssan. Ces trois groupements me semblaient résumer les tendances principales de l’islamisme marocain. Et j’ai tenté de montrer comment il y a passage du mouvement à l'association. Ce passage illustre l'effet Mühlmann, résumé de la manière suivante: l'institutionnalisation d'un mouvement social est rendue possible par l'échec de la prophétie dont était porteur le mouvement. Cet effet-loi stipule que, dans une première phase, le mouvement islamiste commence par être agité et agitateur grâce à la rencontre d'un groupe avec une idéologie chaude et mobilisatrice. Dans une deuxième phase, la récupération idéologique du mouvement et l'irréalisation de son message prophétique, son échec en définitive, finissent par le transformer en association puis en parti politique, essayant de se réaliser partiellement à l'intérieur du système, par le biais de la négociation.

Pour faire bref, le renoncement de la Chabiba à la ligne révolutionnaire débouche sur l'association Al Jamâ’a al-Islamiya, puis sur Harakat Al-islah wa at-tajdid puis sur le PJD, c'est-à-dire du très chaud et du très radical au très institutionnalisé et politiquement correct… Cette intégration de l’islamisme au jeu du pouvoir est perçue comme une trahison et a débouché sur un islamisme radical, terroriste…

Q : Qu’entendez-vous par terrorisme islamiste marocain ?

R : L’islamisme terroriste marocain radical renvoie aux organisations suivantes : Al Hijra wa at Takfir (HT), Salafiya al Jihadya (SJ), et As Sirat al Moustaqim (SM). Ce sont précisément les deux dernières citées, la SJ et le SM, qui sont directement accusés d’être les responsables des événements terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca qui ont causé la mort de 44 personnes.

La terreur est un acte symbolique destiné à influencer le comportement politique par l’usage de la violence qui sert à répandre la peur et la confusion. Suite à cette définition théorique, je propose de définir le terrorisme islamiste comme l’ensemble des groupuscules qui, au nom de l’islam et par le recours à la violence matérielle, contestent l’islamité des sociétés et des états dits musulmans et qui combattent un ordre international défini comme anti-islamique. Ce terrorisme fait sienne la doctrine de la violence aveugle, celle qui cible les innocents afin de faire plier les gouvernants. « Qu’importe les victimes si le geste est beau », cette phrase de Laurent Tailhade pourrait être leur leitmotiv tellement les terroristes islamistes se disent idéalistes et se sentent motivés par le désir de créer un monde meilleur, dominé par l’islam. Pour ces groupes, une société authentiquement islamique ne s’établira que par l’instauration d’un Etat islamique et pas seulement par la mise en œuvre de la Shari’a.

Les groupuscules terroristes remettent en cause l’option islamiste réformiste dans laquelle se sont engagées les organisations islamistes marocaines « classiques »… Celles-ci n’appellent plus à la violence physique… Cependant, elles la préparent et la légitiment en accusant la société marocaine de déviance et les partis politiques de gauche de sécularisme.

- Q : Comment peut-on expliquer la montée des islamistes au Maroc ?

L’islamisme est une réaction contre l’exclusion, l’injustice, la frustration, l’occidentalisation (inégale) de la société… Il est une réaction contre la perte de l’identité et des valeurs. Il est réclamation de la pureté, de la moralité de la vie publique, de la justice sociale et du mérite. En se définissant principalement comme musulman, le musulman se reconstruit une image positive de soi malgré l’humiliation constante qu’il subit dans l’ère moderne et contemporaine. L’islamisme permet au musulman d’affirmer : je suis musulman donc je suis le meilleur, je suis le meilleur parce que je suis musulman.

Un tel raisonnement fait fi des conditions réelles dans lesquelles vit le musulman d’aujourd’hui. Ce raisonnement caractérise une personnalité frustrée qui compense son incapacité historique de jouir de la modernité par le rigorisme et l’austérité. C’est l’islamisme d’en bas, celui qui représente les classes défavorisées, exclues de la consommation et du pouvoir, des plaisirs du sexe et du logement… Les suicidaires du 16 mai 2003 sont tous jeunes et de sexe masculin. Ces jeunes boudent la politique et sont difficilement intégrables dans le jeu politique. Exclus de tout, ils ne croient plus à la politique comme levier susceptible d’améliorer leur condition (in) humaine, condition que récuse toute morale. Sont-ils l’avant-garde de l’islamisme révolutionnaire ? Leur frustration est plurielle, les différents plaisirs de la modernité et son confort leur sont inaccessibles. Aussi rejettent-ils avec violence modernité et Occident au nom d’une morale wahhabite austère… Les endroits ciblés illustrent (aussi) la consommation et les jouissances, club, restaurant, hôtel. Les actes terroristes prennent leurs racines dans un habitat clandestin, insalubre, exigu, hors norme morale et architecturale, hors contrôle étatico-policier. Cela fait de ce terrorisme un terrorisme urbain qui s’origine dans la ville et qui la cible en même temps. C’est le terrorisme de la ville contre la ville, d’une partie de la ville contre une autre partie de la ville.

La précarité sociale qui rend les jeunes suicidaires si vulnérables à l’appel du terrorisme/jihad les conduit à douter d’eux-mêmes, de leur masculinité. Pour eux, être mâle ne suffit pas pour être homme, la masculinité étant au-delà de la mâlitude. Dans leur logique, être homme, c’est être capable de se marier, d’entretenir épouse (s) et enfants, c'est-à-dire être économiquement en mesure de s’approprier les femmes. Cette frustration sexuelle profonde (qui pousse la majorité des islamistes à haïr la femme indépendante) les conduit plus facilement à renoncer à la vie, à émigrer vers Dieu, vers le paradis, là où les houris (nymphes) les attendent, eux les véritables croyants, eux les martyrs de la foi.

-Q : Les fléaux sociaux en expansion encouragent la da'wa. Or, loin d'être de simples prétextes, ces maux (drogue, prostitution, débauche) existent bel et bien dans notre société. Comment expliquer ces deux phénomènes : d'une part montée des islamistes et déviance sociale?

L’islamisme est un mouvement social qui impose de penser la société marocaine en termes de mobilité, d'instabilité, de crise, et de transition. Il est en effet l’indice d’une société en effervescence qui, grâce à lui, échappe à l'anomie. Il sauverait la société marocaine de ce que Gosselin appelle le «degré zéro du mouvement social, que constituent la déviance et le déracinement, l'exclusion et la marginalité, la folie même». En effet, le sentiment d’insécurité collective issu du programme d’ajustement structurel (mis en place par le FMI et la Banque Mondiale) conduit les couches sociales paupérisées et précarisées à devoir nécessairement basculer dans la prostitution et la drogue, dans la mort du lien social. L’islamisme surgit ici à point nommé pour sauver la société de ce risque d’anomie : au nom de Dieu, il appelle à la moralité et à la solidarité. Pour faire face à la misère et à la corruption, il développe une culture de la frugalité et de l’auto-suffisance. Il rejette en le critiquant l’impératif de la consommation prôné par la société occidentale. Impératif auquel les couches sociales paupérisées ne peuvent d’ailleurs pas objectivement répondre. Aussi voit-on les islamistes s’attaquer à la consommation d’alcool, aux festivités du mariage, à l’élection de Miss Maroc, aux jeux de hasard, et à toutes les formes de plaisir d’une manière générale. L'un des aspects du désordre, de la fitna est la «dépravation sexuelle (qui) a fait du Maroc un nid de prostitution internationale» selon Yassine. Pour venir à bout de la sédition, Yassine avance que «l'Islam vrai est notre seul sauveur».

-Q : On assiste actuellement à l'intégration de l'islamisme en tant que mouvement à la vie politique. Est-ce une stratégie ?

Vous voulez dire par là que c’est une ruse, une tactique dont se sert l’islamisme intégré pour arriver au pouvoir… Et vous supposez qu’une fois arrivé au pouvoir par les urnes, l’islamisme intégré dévoilera son véritable visage, c'est-à-dire la suppression de la démocratie, des libertés publiques et des droits de l’homme. C’est là un scénario fort peu probable… Ce scénario suppose d’abord que les élections sont libres et que leurs résultats sont vraiment représentatifs de l’opinion publique. Or l’islamisme intégré ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre par rapport au pouvoir. Lui-même fait partie de la stratégie du pouvoir… Sa promotion politique par le pouvoir fait partie de la stratégie du pouvoir : elle sert le pouvoir dans la mesure où elle affaiblit les adversaires politiques traditionnels du pouvoir, notamment l’USFP, et dans la mesure où elle aide le pouvoir à discréditer les islamismes clandestins et violents. Le pouvoir s’allie certains islamistes, les politiquement corrects, pour rendre peu crédibles les islamistes subversifs aux yeux d’une opinion populaire de plus en plus sensible aux thèses de l’islamisme…


-Q : Ce mouvement d'intégration inclut les uns et exclut les autres. Pourquoi ?

Pour un ancien leader de l’intégrisme intégré et refroidi, «le régime monarchique a la légitimité islamique, il est l'arbitre et le ciment de l'unité nationale». Il est donc normal que cet intégrisme soit intégré au jeu politique car il en accepte le postulat fondamental… Pour les figures de l’islamisme terroriste clandestin, il s’agit d’excommunier la société et l’Etat, d’être un mouvement social chaud, porteur d’une prophétie révolutionnaire, de refuser l’option islamiste réformiste politico-parlementaire dans laquelle s’est engagée l’islamisme modéré.

A travers le refus de l’islamisme intégré, le terrorisme islamiste exprime de manière radicale la perte de confiance dans le jeu politique démocratique et parlementaire, et en souligne les limites et les impasses. Pour lui, ce jeu, corrompu, perverti et faussé, auquel participe l’islamisme makhzénisé, ne répond pas aux attentes des marocains en matière de justice sociale. La société marocaine, où se côtoient la misère la plus immonde et le luxe le plus ostentatoire, implose de plus en plus au fil des années depuis le désengagement social de l’Etat en 1983 suite au Plan d’Ajustement Structurel. Aussi, concluent-ils, « seul le jihad et les armes : aucune négociation, aucune conférence, aucun dialogue… ». L’Etat califal est à instaurer par le moyen de la terreur aveugle, doctrine parue dans les années 1950-1960 et adoptée par l’islamisme radical. Les actes terroristes ne visent plus des représentants de l’autorité, ces attentats ciblés ne poussant pas la population à se rebeller contre l’Etat. Le terrorisme aveugle est plus susceptible de créer la peur et la perte de confiance dans l’Etat en tant qu’instrument incapable d’assurer la sécurité de l’homme ordinaire. Le terrorisme est ici une tentative d’éveiller une majorité indifférente et endormie grâce à la violation extrême des normes établies. A l’objection que le terrorisme aveugle tue des innocents, celui-ci répond que personne n’est innocent. Au nom de la morale, celle de commander le bien, le terroriste se libère paradoxalement de tout scrupule moral et se persuade que tout est permis parce que chacun est coupable.

-Q : Les confréries ont pris une grande ampleur. Comment expliquer cet essor ?
Les défaites du Maroc (à Isly en 1844 et à Tétouan en 1860 devant l'Autre, chrétien et Occident) ont été à l’origine d’un nationalisme religieux qui condamne les confréries. Celles-ci, au lieu d'organiser le jihad (guerre sainte) contre le conquérant comme dans les siècles passés, tentaient plutôt de faire accepter au peuple les défaites du Maroc en les présentant comme un destin incontournable. Fatalistes, elles prêchaient la passivité absolue : « c'est Dieu qui a voulu l'entrée des chrétiens», «Dieu nous fait payer nos péchés», «lutter contre cet état de choses, c'est désobéir à la volonté de Dieu». Pour cette attitude fataliste, les ouléma ont critiqué les confréries de manière radicale et ont qualifié leurs représentants de «prébendiers hypocrites», désislamisés et désislamisants, complices objectifs de l'Autre, du chrétien.

Il a fallu les années 1970 qui témoignent du «réveil islamiste» pour que le pouvoir politique réhabilite les confréries et le culte des saints à travers l'encouragement des moussem (festivals). A son tour, le pouvoir découvre au culte des saints la qualité d’être une forme d'opium qui assure la soumission à l'ordre établi. A l'image du colonisateur qui utilisait le confrérisme contre le nationalisme, le pouvoir marocain se sert à son tour du confrérisme pour empêcher cette fois-ci toute révolution de type islamiste. Pour le pouvoir, l'exploitation politique du confrérisme est facilitée par la participation du Makhzen lui-même au capital religieux de la baraka, structurellement lié à son caractère chérifien. L'encouragement des zaouia et des chorf ne tend pas donc pas seulement à refléter un aspect de la nature du pouvoir politique, mais vise surtout à détourner les masses de la tentation islamiste. Les masses sont plus sensible à cette forme de l'islam spectaculaire qu’est le culte des saints. C’est là une arme utilisée contre l'intégrisme. Celui-ci, en « purifiant » l’islam du culte des saints, se coupe plus ou moins des masses, rurales surtout. En réhabilitant le culte des saints, le pouvoir se donne une occasion supplémentaire de se rapprocher des masses populaires, urbaines surtout.

-Q : Comment expliquez vous la contradiction entre l'équation « islamisme = ségrégation des sexes » et l’équation « Islam = égalité des sexes » ? Y a-t-il contradiction ? Y a-t-il ignorance ? Cette contradiction est-elle volontaire ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler ici de contradiction, tout simplement parce qu’il faut avoir le courage de reconnaître que l’islam, dans ses textes fondateurs, Coran et Sunna, ne prône pas l’égalité des sexes. Ces textes stipulent explicitement le droit de l’époux au statut de maître de la famille, son droit à l’autorité (corrélé au devoir d’obéissance de l’épouse), son droit à la correction physique, son droit à la répudiation, son droit à reprendre l’épouse sans son consentement à l’intérieur du délai de viduité, son droit à la polygamie… A rang égal, les lois de l’héritage favorisent l’homme. Les islamistes purs et durs s’en tiennent justement à ces dispositions littérales pour affirmer que le statut inégal des sexes traduit avec justice la différence bio-sexuelle.

Par conséquent, défendre l’égalité des sexes au nom de l’islam est un acte qui exige une volonté, un effort, une décision d’aller au-delà de la littéralité des textes. L’égalité des sexes, au nom de l’islam, est le fruit d’un ijtihad. Cet ijtihad ne fait pas l’unanimité.

Certes, tout le monde s’accorde à dire que l’Islam a dès le départ opéré une révolution en faveur de la femme. En lui reconnaissant un ensemble de droits, du plus basique, le droit à la vie, au plus élaboré, celui de l’héritage, l’Islam a érigé la femme en sujet de droits. Ce qui est accordé à la femme arabe en ce début du VIIème siècle est déjà révolutionnaire en soi. Mais au début du XX ème siècle, et vu le statut inférieur de la femme musulmane, on parla d’inapplication de ce qui a été accordé à la femme entre 622 et 632 de l’ère chrétienne, on parla de trahison de l’idéal islamique. Mais à partir de l’année 1975, année qui signe l’entrée dans l’ère féministe internationale, ce qui a été islamiquement accordé à la femme comme droits ne paraissait plus seulement comme inobservé et inappliqué, mais franchement comme insuffisant et inadéquat même dans le cas de son application.. Le féminisme marocain passe ainsi du paradigme de l’inapplication au paradigme de l’insuffisance (de la lettre de l’islam).

Les revendications d’égalité sexuelle (que j’appelle féministes), directement exprimées dans la convention de Copenhague (contre la discrimination sexuelle, 1989) et dans la conférence de Pékin (1995), et indirectement dans la conférence du Caire (1994), allaient se heurter à la résistance islamique et islamiste. Les réserves ont été exprimées à la fois par le Maroc en tant qu’Etat islamique, par les porte-parole officiels de l’islam d’Etat (les ouléma) et par les leaders des mouvements islamistes qui reflètent l’Islam des masses néo-citadines paupérisées. Pour tous ces «gérants » de l’Islam marocain, il y a nécessité de refuser des dispositions féministes égalitaires dans la mesure où elles touchent à des invariants textuels inégalitaires, ces invariants étant posés comme « sacrés » et « catégoriques ».

Au Maroc, il a fallu que sa Majesté Mohammed VI intervienne pour que l’ijtihad produise un code de la famille qui se rapproche des conventions internationales mettant fin (entre autres) aux discriminations juridiques basées sur le sexe…. Sans cette intervention royale salutaire et symbolique, l’inégalité des sexes en matière familiale serait restée un point commun entre l’islam des oulémas et celui des islamistes. Grâce à son intervention en tant que Commandeur des Croyants, S.M. Mohammed VI a poussé ouléma et islamistes à concilier entre islam et féminisme. Plus loin encore, en veillant à donner au code de la famille une légitimité parlementaire, c'est-à-dire démocratique, Mohammed VI a fait preuve à la fois d’intelligence politique et de modernisme dans le sens où il montre que le code de la famille est désormais une question politique à débattre par des acteurs politiques au sein d’une institution politique (de type non religieux). Il a donc réussi à faire tomber le dernier bastion de résistance de l’islam conservateur, j’entends par là le champ familial. Son action a fait comprendre tant aux ouléma qu’aux islamistes qu’il n’est plus question d’instrumenter l’islam pour légitimer et sacraliser la domination masculine. Par là, non seulement il met fin à l’injustice séculaire dont a souffert la femme musulmane, mais il met également fin à une conception essentialiste de l’islam qui a toujours refusé l’ouverture et le progrès. En matière de féminisme, Mohammed VI a opéré une véritable révolution culturelle. Le défi qui se pose désormais est le suivant : l’appareil judiciaire marocain saura-t-il se mettre au diapason d’une telle révolution culturelle ?

Pr. Abdessamad Dialmy

Fès, 20 avril 2005

Pour aller plus loin,

1) voir les textes suivants d’Abdessamad Dialmy :

- Féminisme, islamisme et soufisme, Paris, Publisud, 1997, 252 pages.

- « Féminisme et islamisme dans le monde arabe : essai de synthèse », Social Compass, Revue Internationale de Sociologie de la religion, Louvain-La-Neuve, volume 43 (4) 1996, pp. 481-501.

- "De la continuité entre Shari’a islamique et Shari’a internationale en matière de droit de la famille”, Prologues, Hors-Série, n°4, 2000, pp. 68-88 (en arabe).

- "L’islamisme marocain : entre intégration et révolution", Paris, Archives des Sciences Sociales de la Religion, 2000, 110 (avril-juin), pp. 5-27.

http://www.ehess.fr/centres/ceifr/assr/N110/DIALMY2.htm

- « Les antinomies de la raison islamo-féministe », Social Compass, 50 (1), 2003, pp. 13-22.

- « L’évolution du profil juridique de la masculinité au Maroc », Revue de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Dhar al Mahraz Fès, N° 13, 2004.

- « Le terrorisme islamiste au Maroc », Social Compass, Volume 52, N° 1, mars 2005. pp. 67-82

- "Le féminisme marocain et la modernisation du droit de la famille", dans Femmes et Etat de Droit, Rabat, Chaire UNESCO, 2004.

2) Visiter également le site-entretien d’Abdessamad Dialmy :

http://www.canal-u.fr/canalu/affiche_entretien.php?vHtml=0&chaine_id=4&entretien_id=1629278423&





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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 13:16

Je mets à votre disposition un article que j'ai rédigé en mars 2000, et qui n'a pas été publié

Tant que Mohamed VI ne suit pas le conseil de Yassine, celui de renier les « fautes » de Hassan II en mettant sa fortune au service du Maroc, il ne sera pas légitimé en tant que commandeur des croyants, et l’association Al Adl wa al-Ihsane détiendra toujours un droit de regard et d’opposition. Il s’agit donc, en dernière analyse, de contester au nouveau roi son titre de « Roi des pauvres ».

En 1974, Yassine avait envoyé une lettre de 144 pages intitulée “L’Islam ou le déluge” à Feu Hassan II, dans laquelle il exhortait le souverain défunt à suivre la voie de l’islam pour éviter le déluge, c’est à dire coup d’état et révolution. Il proposait au Roi de gouverner avec l’appui des Ouléma et des militaires, et de dissoudre les partis politiques.

Vingt six ans après, Yassine récidive. En effet, il a récemment adressé, en tant que Mourshid (Guide) de l’association islamiste al Adl wa al-Ihsane, un mémorandum intitulé “A qui de droit” au nouveau roi Mohamed VI. Ce faisant, Yassine estime accomplir son devoir d’alem (savant), celui de conseiller le Roi (nassiha). Ce mémorandum, rédigé le 14 novembre 1999 (peu après le limogeage du ministre de l’intérieur Driss Basri), a été distribué aux militants de l’association et rendu public sur Internet le jour du dixième anniversaire de la mise en résidence surveillée de Yassine, c’est à dire le 22 Janvier 2000.

La proposition principale du mémorandum est la suivante : pour que Mohamed VI soit véritablement le “Roi des pauvres” comme le nomment les médias occidentaux, il doit utiliser la fortune que son père Hassan II a illégalement accumulée au cours de son règne, et ce pour régler la dette marocaine, résoudre la question du chômage et de la pauvreté. Proposition simple, voire simpliste qui vise à produire Yassine comme le véritable défenseur des pauvres. Proposition discutable, voire contestable, car partant du postulat de la confusion entre fortune personnelle et fortune de l’Etat. Pour cette « logique » simpliste, tant que Mohamed VI ne suit pas le conseil de Yassine, celui de mettre la fortune de Hassan II au service du peuple, il ne sera pas légitimé en tant que commandeur des croyants, et l’association de Yassine détiendra toujours un droit de regard et d’opposition. Il s’agit donc de contester au roi son titre de « Roi des pauvres ». Cette contestation vise deux choses :

- d’abord remédier à la mort de l’effet mobilisateur de « L’Islam ou le déluge » après la mort de Hassan II. Al Adl wa al Ihsane a en effet besoin d’un nouvel acte mobilisateur sous le règne de Mohamed VI et le mémorandum répond à ce besoin. En conséquence, le mémorandum viserait à maintenir la résidence surveillée qui profite à Yassine en fin de compte. Car priver Yassine de la liberté de circuler sans le juger fait de lui une victime politique du système makhzénien. La résidence surveillée donne de l’aura à Yassine et le mémorandum le maintient comme le seul leader politico-religieux qui n’a pas peur de dire la vérité aux rois.

- Ensuite, se distinguer, refuser l’intégration immédiate dans un jeu politique truqué, rester en dehors de l’alternance politique consensuelle pour rester populaire, pour recruter auprès du “peuple”, c’est à dire pour islamiser par le bas, tout en se démarquant de l’autre association islamiste, Al Islah wa et-Tajdid qui islamise aussi par le bas. Dans ce sens, le mémorandum de Yassine, en exprimant le refus d’être politiquement correct, discrédite objectivement son rival Al Islah wa et-Tajdid. Modérée, Al Islah wa et-Tajdid a en effet intégré le jeu démocratique parlementaire en intégrant/rénovant le parti d’El Khatib devenu depuis Parti de la Justice et du Développement (PJD). Secrètement manipulée par le puissant ministre des awqaf et des affaires islamiques, Al Islah wa et-Tajdid est sur le devant de la scène politique et médiatique en menant une lutte sans merci contre le projet gouvernemanetal d’intégrer la femme au développement, lutte à travers laquelle elle se présente comme le défenseur populaire de l’islam populaire. Son président a même été invité à donner une conférence à l’occasion des leçons hassaniennes présidées par le Roi le ramadan dernier.

Quelles réactions le mémorandum a-t-il suscitées ? La police a procédé à la saisie des hebdomadaires Le reporter et Al Moustaqill qui ont publié le texte intégral du mémorandum. Ce fut là un retour de censure grâce au code de la presse de 1973 qui permet au ministre de l’intérieur de procéder à la saisie. Mais vingt quatre heures après, les deux journaux sont remis en vente. La censure ne s’est pas assumée jusqu’au bout, se découvrant comme absurde en fin de compte, le texte ayant déjà été divulgué sur Internet, sur CD, et distribué le jour du dixième anniversaire de la mise en résidence surveillée de Yassine.

De son côté, la « Ligue des Ouléma du Maroc » estime dans un communiqué que le mémorandum de Yassine incite les sahraouis à rompre le pacte d’allégeance légale (qui les lie au Roi). Selon cette ligue, le mémorandum est contraire au Coran et à la Sunna, aux invariants religieux en matière d’us et coutumes de bienséance. Accusé d’ignorer la Shari’a, de dépasser les limites de la nassiha, et de sortir du consensus de la communauté islamique, Yassine est invité au repentir. Quant à l’association islamiste concurrente en vogue, Al Isslah wa et-Tajdid, elle estime pour sa part que le mémorandum de Yassine dessert le projet islamiste et le détourne des véritables batailles qu’il doit mener.

Quelles critiques peut-on adresser au mémorandum de Yassine? Le style descriptif et violent du mémorandum permet de le considérer comme un témoignage partial : Yassine témoigne contre Hassan II. Yassine qualifie le roi défunt d’adjectifs insultants et méprisants qui vont contre l’impératif islamique de parler des morts en bons termes et qui empêchent le mémorandum d’être une véritable nassiha. Dans ce sens, Yassine, tout en parlant au nom de l’islam vrai, ne cite dans son mémorandum ni verset du Coran ni hadith du prophète. On dirait plutôt un règlement de comptes entre deux hommes, dont l’un est mort. Critique partiale qui ne veut voir que les aspects négatifs et obscurs dans le règne de Hassan II. Pire, la critique yassinienne confond entre système politique marocain et personnage de Hassan II. Selon le mémorandum, Hassan II serait le seul responsable de la déchéance générale du Maroc. D’un autre côté, la tradition du conseil-nassiha dans l’histoire de l’islam montre que la nassiha adressée au Gouvernant se fait dans le secret. Or Yassine la publie et la distribue en milliers d’exemplaires. Plus que cela, il la publie sur Internet et ne s’adresse pas seulement au Roi. Il interpelle le lecteur, ses frères dans la foi, ses soeurs... Or la nassiha-conseil ne s’adresse pas à la ‘amma (peuple).

Plus simplement, on peut voir dans le mémorandum de Yassine une première réaction de AdI wa al-Ihsane après la mort de Hassan II pour se positionner dans un champ politico-religieux positivement dominé par le nouveau roi Mohamed VI. L’aura du nouveau souverain dérange profondément Yassine. Actuellement, celui-ci est le seul acteur politico-religieux marocain à être dérangé par cette aura prometteuse.

Fès, mars 2000

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 23:08

Mes réponses à Géraldine Dulat du Magazine Illionweb

http://www.illionweb.com/polygamie-heritage-avortement-3-questions-au-abdessamad-dialmy/

  1. Quelle a été votre première réaction en écoutant les propos de M.Lachgar de l'USFP souhaitant abolir la polygamie et permettre l'égalité devant l'héritage entre les femmes et les hommes marocains?

Cela m’a rappelé l’USFP de 1975. A cette date, la section féminine USFP avait demandé que l'on révise le Code du Statut Personnel en dépassant la littéralité des textes islamiques afin d'obtenir des droits inédits, non initialement énoncés par la loi « divine ». Parmi ces droits inédits, l'appel à traiter la femme majeure comme l'homme majeur et à assurer l'égalité des époux dans tous les droits, à supprimer la tutelle matrimoniale, à interdire la polygamie, à transformer toute dissolution de mariage en divorce judiciaire. Plus loin encore, le rapport idéologique de 1975 demande la suppression de l'entretien unilatéral, c'est à dire la fin de l'entretien de l'épouse par le mari et l'implication de l'épouse dans l'entretien du foyer (en considérant par exemple le travail domestique comme une activité économique). C’est la non implication de l’épouse dans l’entretien du foyer qui justifie l’inégalité des sexes dans l’héritage. Lachgar ne fait donc que reprendre les revendications initiales du parti et qui ont été formulées par des associations féminines proches de l’USFP dans les années 1990.

  1. En tant qu'intellectuel, allez-vous officiellement soutenir l'USFP dans ce projet?

Bien sûr que je le soutiendrai. La question n’est même pas à poser. En fait, Lachgar ne fait qu’exprimer, au niveau politique, mes revendications d’intellectuel engagé, d’intellectuel spécifique, féministe, mes revendications issues des études de genre que je mène depuis le début des années 1970. Le bonheur de l’intellectuel est de voir ses utopies transformées en projet de société, en projet politique, c’est-à-dire réalisable. L’excommunication et les menaces de mort et les insultes sont le lot de tous ceux et celles qui osent remettre en cause les soi-disant invariants de l’islam. Je fais partie de ceux là depuis 1999, depuis mon voyage au Yémen, et depuis mon enquête sur l’identité masculine en 2000…

  1. Quels seront les principaux obstacles à abattre pour réussir l'Egalité dans la société marocaine en 2014?

L’obstacle premier est celui de la constitution. Parmi les acquis de l’article 19, l’idéal de la parité à atteindre par le biais de la création d’une autorité. L’égalité des sexes en matière de droits civils surtout est à souligner : elle signifie que tous les articles du code de la famille doivent garantir l’égalité de tous les droits entre les hommes et les femmes. Malheureusement, la constitution en tant que compromis et rapport de force, ne va pas jusqu’au bout : elle rappelle que l’égalité entre hommes et femmes doit se réaliser dans le respect « des constantes et des lois du Royaume ». Certaines constantes et certaines lois, non définies à souhait, sont donc au dessus de la constitution, voire anté-constitutionnelles. Par conséquent, on ne peut pas accuser l’inégalité dans l’héritage ou le droit à la polygynie d’être anticonstitutionnels. Tout au plus, on peut dire que la primauté devrait être donnée aux conventions dûment ratifiées par le Maroc, la CEDAW en l’occurrence. C’est là une procédure à laquelle personne ne fait recours. L’enjeu est donc de réformer l’article 19 de la constitution de façon que rien ne vienne entraver le principe de l’égalité totale des droits entre les sexes

Changer la loi suprême est donc un pas nécessaire, capital. Mais à lui seul, il n’est pas suffisant. Il faut arriver à convaincre les musulmans que 1) les lois édictées par le Coran et la Sunna ne peuvent et ne doivent pas être appliquées en tout temps et en tout lieu, 2) la non application de ces lois n’amoindrit en rien la foi du musulman. Donner le double au frère, donner à l’homme le droit d’épouser plus d’une femme et interdire à la femme d’interrompre une grossesse sont aujourd’hui les indices d’une foi aveugle, injuste, sous développée et sous-développante.

Compte rendu d’une discussion dans les vestiaires d’une piscine, ce dimanche 5 janvier vers 9h30 :

Ce matin, dans les vestiaires d’une piscine chauffée à Rabat, une discussion s’est engagée entre Me. Naim Slaoui et un professeur de droit à Rabat, connu dans les médias.

A la question de Me Slaoui sur les déclarations de Lachgar (égalité dans l’héritage, interdiction de la polygamie et dépénalisation de l’avortement), le professeur en question répondit : « Lachgar a dépassé les limites ».

Cette réponse m’a offusqué et je me suis impliqué dans la « discussion».

Le professeur a continué en affirmant que les déclarations de Lachgar menacent la stabilité du Maroc et troublent l’ordre public. Ce faisant, il a accusé Lachgar de « populisme », entendant par là que les positions de Lachgar flattent l’opinion publique ! Et pour finir, Il a affirmé que Lachgar, en tant que chef d’un parti politique, est soumis à une « obligation de réserve ».

J’étais scandalisé d’entendre ces inepties. La liberté d’opinion a-t-elle des limites au sein d’une démocratie ? La stabilité du pays et l’ordre public sont-ils si fragiles au point d’être si facilement menacés par les déclarations progressistes, à la fois démocratiques et féministes d’un chef de parti ? Lachgar ne fait-il pas preuve justement d’anti-populisme en revendiquant la réforme du code de la famille et du code pénal dans un sens qui va contre l’islam littéral, scripturaire, intégriste et populaire ? Ce faisant, ne risque-t-il pas de faire perdre des sièges à l’USFP lors des prochaines élections ? En fait, Lachgar a fait preuve d’un courage politique inédit. Lachgar n’est-il pas sommé, en tant que chef de parti, d’avoir une vision qui exprime et continue les invariants de l’USFPP depuis 1975, voire qui les renouvelle ? Les chefs de partis ne sont-ils pas les premiers à ne pas devoir obéir à une obligation de réserve, censés guider le Maroc vers plus démocratie et de liberté ? Aucune loi ne leur impose une obligation de réserve. Que Lachgar continue donc sur cette voie courageuse, mais qu’il explique aux Marocains que la foi ne doit être ni aveugle ni injuste envers les femmes. La foi ne doit être un opium ni pour les hommes ni pour les femmes. Une foi qui sacralise l’inégalité des sexes est un opium, elle est à remettre en question.

Quant au professeur de droit, devant sa sainte ignorance, devant son attitude affligeante et décevante, je l’ai accusé, en face, dans les yeux, de sous-développement. C’était la critique la plus polie que j’ai trouvé à lui adresser. Je l’invite à assumer ses dires en public, et à les défendre. Et à ne pas se contenter de les exprimer dans un vestiaire, en maillot de bain.

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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 17:53

A partir d’une étude que j’ai réalisée en 2012 sur « les représentations masculines de la violence à l’égard des femmes, « draguer dans la rue » n’est pas un acte perçu comme une violence à l’égard des femmes. Pourtant, les garçons de Tétouan utilisent le verbe « adaha » (أذاها) pour dire que le garçon drague la fille. Ce verbe signifie faire mal à l’autre, avoir un comportement nocif à son égard (أذى إذاية). Il est donc utilisé pour signifier « draguer », mais il est vidé de son sens agressif et négatif, neutralisé. Même chose pour le « nouggane » à Marrakech. C’est le fait de lancer des mots à la fois complimenteurs et agressifs à la femme dans l’espace public. Là non plus, le « nouggane » n’est pas considéré comme une violence. Pour certains, c’est un mode de rencontre. Pour certains, il est même une réaction. «Les filles te provoquent. Même celles qui sont voilées te provoquent par le regard. Ce sont elles qui te demandent de les draguer ». Draguer est donc une manière de faire connaissance. Pour des hommes à Temara, draguer une fille habillée sexy dans la rue n’est pas non plus perçu comme une violence. C’est la fille qui est responsabilisée, définie comme la provocatrice, le véritable agresseur.

Par conséquent, la « drague » est, au Maroc, un phénomène structurel banalisé. En effet, les hommes sont convaincus d’être agressés dans « leur » espace public par la présence accrue et provocante, à leurs yeux, des femmes. Réagir par le compliment et/ou l’insulte est devenu un mécanisme de défense masculin structurel, un moyen de préserver l’hégémonie sur un territoire (ici l’espace public), une manière de perpétuer une tradition qui consiste à dire que la place de la femme est dans l’espace privé et que des règles vestimentaires patriarcales sont à observer dans l’espace public. Ainsi, aborder et parler à une femme dans la rue sont des actes rarement perçus par les hommes comme une violence à l’égard des femmes. Plus simplement, la « drague » est vécue par une grande majorité des deux sexes comme « acceptable », comme un comportement normalisé, banalisé, loin de devoir être passible d’une pénalisation.

Pour ces raisons, la réaction majoritaire (sur les ondes et réseaux sociaux/internet) à l’annonce d’un projet de loi contre la drague est faite d’étonnement, d’ironie et de critique. Pour la plupart, lancer quelques mots à une jeune fille/femme dans la rue ne mérite pas de poursuite judiciaire. C’est disproportionné selon eux. D’autres avancent qu’au lieu de pénaliser les dragueurs, il serait plus juste de pénaliser les jeunes filles et femmes qui s’habillent de manière légère, provoquant ainsi le désir des hommes. D’après cette analyse, les hommes seraient des victimes du « sex-appeal » artificiel et volontaire des femmes émancipées au niveau de leur tenue vestimentaire.

Pour les défenseurs de cette thèse, la solution est simple : cacher le plus possible le corps féminin comme source de chaos et de séduction (fitna). Inconsciemment, ils présentent le port du voile comme l’élément central d’une politique publique préventive contre le harcèlement sexuel. En fait, si le port du voile doit demeurer un choix individuel et libre, il ne doit jamais être érigé en politique publique, en obligation juridique et/ou sociale préventive. En Occident, jeunes filles et femmes s’habillent de manière légère sans être pour autant victimes de drague dans la rue. Dire que les hommes en Occident ne draguent pas dans la rue parce qu’ils sont moins chauds et moins virils relève de l’ignorance et d’une naïveté orientale machiste. Si l’homme occidental ne drague pas dans la rue, c’est parce qu’il est éduqué, c’est parce qu’il a appris à contrôler son regard. Il a appris à respecter la femme comme une citoyenne qui a le droit de s’habiller comme elle veut dans l’espace public. Il est convaincu que l’espace public appartient aux deux sexes de manière égale, à toute heure du jour et de la nuit. Dans cet espace, il est impoli de fixer quelqu’un par le regard ou de lancer des mots agressifs ou complimenteurs à une fille/femme que l’on croise dans la rue. Que l’on apprenne donc aux hommes marocains de se contrôler, de ne pas regarder les femmes dans la rue, de ne pas voir comment elles sont habillées, de ne pas les agresser par des paroles impolies et agressives, par des compliments déplacés qui n’ont pas lieu d’être. Que l’on apprenne également aux jeunes filles et femmes de ne pas être sensibles à de telles paroles, de ne pas les apprécier et de ne pas y succomber. De considérer tout homme qui drague dans la rue comme un sous-homme, comme un non-homme.

En un mot, le projet de loi contre le harcèlement sexuel me semble être en avance par rapport à l’état des lieux des rapports sociaux de sexe au Maroc. Certes, pour une minorité, c’est un projet bienvenu car il fait partie de l’arsenal de lutte contre la violence à l’égard des femmes (à l’image de l’article 501-3 contre le harcèlement sexuel dans le milieu professionnel ajouté au code pénal en 2003). Cette minorité est consciente du fait que la drague est une forme de violence à l’égard des femmes, et par conséquent inacceptable comme toute autre forme de violence basée sur le genre. L’idée de pénaliser le harcèlement sexuel dans la rue est une bonne initiative qui vise certes à protéger les droits des femmes (dans la rue) en tant que droits humains. Cependant, son objectif stratégique est de convaincre la majorité de la population à considérer la drague comme inacceptable en tant que forme « mineure » de la violence à l’égard des femmes. « Mineure » parce qu’une fois comparée aux coups et blessures, au viol, à l’exclusion du domicile conjugal, à la privation de nourriture ou à l’extorsion d’argent, elle paraît moins grave. Son impact psychologique à long terme risque d’être nocif et destructeur pour l’image de soi (de la jeune fille/femme). Y voir un indice de succès et de séduction est un indice de fausse conscience, d’aliénation patriarcale.

Rappelons ici que le projet de loi en question ne concerne pas seulement la pénalisation du harcèlement sexuel dans la rue. Toutes les formes de la violence à l’égard des femmes sont incriminées à travers ce projet de loi spécifique. Le code pénal seul semble être, dans sa version actuelle, incapable d’endiguer toutes les formes de violence dont souffrent les femmes. Pour cette raison, le « groupe démocratique » au parlement (PPS) a pris l’initiative de l’enrichir en présentant début 2013 une proposition de loi à la chambre des représentants, proposition qui incrimine spécifiquement toutes les formes de violence fondées sur le genre. C’est cette proposition qui a été reprise par le gouvernement sous forme de projet de loi. Dans la proposition de loi, l’article 448-24 incrimine spécifiquement le harcèlement sexuel dans les lieux publics. Cependant, cet article ne traite pas de la question de la preuve. Comment établir le harcèlement sexuel ? Quelles preuves doit apporter la jeune fille/femme harcelée dans la rue pour établir qu’elle a été victime de harcèlement sexuel? Comment prouver qu’un homme lui a adressé des paroles déplacées ? C’est l’une des difficultés majeures que doit affronter le projet de loi. Que prévoit le projet à ce propos ? Faudra-t-il avoir des témoins ? Des enregistrements audio-visuels ? Comment les réaliser pendant le harcèlement sexuel ? Comment être acteur et spectateur en même temps ? Installer des caméras de surveillance spéciales ou exploiter les enregistrements des caméras déjà installées pour d’autres objectifs ? Charger les agents de circulation d’observer également les actes de harcèlement sexuel au même titre que les infractions au code de la route ? Charger la police des mœurs de considérer tout harcèlement sexuel comme un attentat à la pudeur? Responsabiliser la population en la chargeant de dénoncer tout harcèlement sexuel observé dans la rue ? En faire un devoir citoyen de chaque individu ? Ce sont là des pistes à explorer.

Et puis sensibiliser la police afin d’enregistrer les plaintes telles qu’elles sont rapportées par les victimes harcelées sans accuser celles-ci d’être la cause du harcèlement sexuel dont elles ont été l’objet. La police doit également veiller à vérifier ou à établir les preuves du harcèlement sexuel. Le parquet à son tour doit présenter le maximum de cas à la cour. Et le maximum de cas doit être condamné aux plus lourdes peines prévues par la loi. Les condamnations doivent être médiatisées le plus possible pour que la loi soit prise au sérieux et qu’elle remplisse au mieux sa fonction dissuasive. La loi contre le harcèlement sexuel a donc une double fonction : punitive répressive contre les cas établis, dissuasive préventive accompagnant et favorisant la révolution contre la mentalité patriarcale dominante.

Rabat, le 11 novembre 2013

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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 13:17

"في الاعتقال من أجل قبلة"

نص الحوار الذي أجرته معي جريدة "الأيام" ونشرته يوم 10 أكتوبر 2013 ، والمترجم إلى الفرنسية من طرف المجلة الإلكترونية "بانورما" يوم 14 أكتوبر.

ما هو رأيكم في قضية اعتقال شاب وشابة بسبب قبلة ؟

أعتقد أن تدخل قوات الأمن في هذه القضية أمر طبيعي، لأن هناك فصلاً في القانون الجنائي يعتبر قيام شخص بتقبيل شخص آخر علانية إخلالا بالحياء العام، وبالتالي فإن المتابعة القانونية مسألة مشروعة، فضلا إذا اعتبر المسؤولون نشر تلك الصورة في موقع التواصل العالمي "الفايس بوك" بمثابة مس بسمعة المغرب كبلد إسلامي. هذا في اعتقادي المتواضع السبب الذي قد يكون دفع المسؤولين لتحريك الدعوى واعتقال القاصرين. وأنا طبعا من المنددين بتحريك هذه المسطرة، على اعتبار أن القبلة لم تعد ممارسة شاذة في المجتمع المغربي، وتدخل في مجال حقوق الإنسان، فمن الطبيعي أن يتمتع الفرد بممارسة حرياته الفردية. لكن هذا التنديد يدفعنا من جهة ثانية إلى مساءلة القانون الجنائي وبالضبط الفصل الذي استعمل في المتابعة، ويدفعنا أيضا إلى مساءلة معنى الحياء العام حتى لا يصبح ذريعة للوقوف في وجه الحريات الفردية، ويدفعنا للتدقيق في مفهوم النظام العام، والذي يتم تأويله حسب مزاج سياسي وديني وحتى إيديولوجي لمواجهة الحقوق والحريات الفردية، وبالتالي فإن المعركة هنا ليست ضد تدخل قوات الأمن التي حركت مسطرة قانونية موجودة، لكن المعركة الحقيقية هي ضد الفصل الذي اعتمدت عليه، ولذلك يجب أن نناضل من أجل حذف هذا الفصل وفصول أخرى تحد من الحريات الجنسيةوحريات أخرى، دينية مثلا

هذا الجواب يدفعنا للتساؤل ما إذا كانت هذه الحريات الفردية وضمنها الجنسية مضمونة في بلادنا؟

طبعا إنها غير مضمونة، وإذا قمنا باستطلاع للرأي سنجد أن الأغلبية من المجتمع ستقف في وجه قبلة الشاب والشابة، لأن هناك نزعة محافظة ترفض قولا مثل هذه الممارسات، على اعتبار وكما قلت قبل قليل، أنها تمس بالحياء العام والنظام العام، لكن هذه الأغلبية نفسها لها نفس الممارسات العاطفية أو الجنسية سلوكا.

ماذا تقصدون بالضبط؟

أقصد أن هناك طلاقا بين المعيار والسلوك، فالأول محافظ يكمن في رفض تلك الممارسة قولا، لكنه لا يرفضها على مستوى السلوك، ولذلك إذا كان المجتمع يرفض معيار تقبيل شاب لشابة، فإنه يمارس ذلك فعلا في الواقع اليومي، أي أنه سلوك أصبح مقبولا... من جهة ثانية، إذا كانت هناك أكثرية ترفض هذه الممارسة باسم معيار أبيسي، فإن هناك أقلية متنورة تنظر إليه من خلال معيار حقوقي حداثي وتقبل به على مستوى الفكرة وعلى مستوى الممارسة لأن خلفياتها الفكرية والإيديولوجية متنورة وتقدمية.

إذن، وباختصار هل هذه الحريات الفردية مضمونة في بلادنا؟

هنا يجب علينا العودة إلى روح الدستور الذي يقول أن الحريات الفردية مضمونة بموجب المواثيق والمعاهدات الدولية المصادق عليها من طرف المغرب، وأن هاته الأخيرة أسمى من القوانين الوطنية المحلية، وإنه إذا حدث تناقض بين المعاهدات الدولية والقوانين الوطنية، فإن الأسبقية تعطى للمواثيق الدولية، لكن الذي حدث في قضية القاصرين أن القانون الجنائي انتصر على حساب المعاهدات الدولية. إذن، انطلاقا من الدستور، يجب أن نلغي هذا الفصل الذي اعتمد في تحريك مسطرة الاعتقال.

هنا أيضا، يوجد طلاق بين الدستور والقانون الجنائي، الأول ينص على احترام الحريات الفردية، والثاني يمنعها، ولذلك يمكن القول إن الفصل المستعمل في هذه النازلة غير دستوري، وينبغي أن يصلح لكي يعانق المبادئ الدستورية الكبرى.

الموضوع أكبر من القبلة، ويندرج ضمن الحق في ممارسات جنسية أشمل، فالمجتمع لا يرفض القبلة بين غير المتزوجين فقط، بل يرفض العلاقات الجنسية قبل الزواج، ويعتبر كل ما هو جنسي قبل الزواج مجرما ومحرما، وهنا يطرح السؤال: لماذا نجعل من الزواج نظاما عاما ينبغي أن يخضع له الجميع؟

وما هو ردكم على هذا السؤال المعقد والشائك؟!

الذين يرفضون العلاقات الجنسية بشكل عام قبل الزواج يقولون بذلك من أجل الحفاظ على الأمن السلالي وعلى كل ما يترتب عنه من تمجيد للعفة ولغشاء البكارة ولفضائل الاستمساك الجنسي قبل الزواج، وهي الوسائل الوحيدة المتوفرة تقليديا لمنع الحمل، أي منع الشباب من الممارسات الجنسية قبل الزواج لكي لا يقع حمل يؤدي إلى اختلاط الأنساب. هذا تخوف مشروع كان مقبولا قبل عقود مضت، لكن الوسائل الوقائية اليوم تطورت بشكل كبير، وهي تقي من الحمل اللاإرادي،أي من اختلاط الأنساب، ومن الأمراض الجنسية المنقولة، ولذلك أقول وأؤكد أن منع الجنس قبل الزواج لم يعد اليوم مبررا.

لكن المجتمع المغربي المحافظ بالتأكيد لن يقبل بهذا المنطق؟

إنه مجتمع محافظ على مستوى القول كما ذكرت قبل قليل، أي على المستوى المعياري وعلى مستوى التمثلات للممارسات الجنسية والعاطفية، لكنه ليس كذلك على مستوى السلوك، ولذلك يمكن أن تجد أسرا تدفع بفتياتها إلى الشارع من أجل الاستبضاع الجنسي، كما يمكن أن تجد عددا من الأسر التي لا ترفض أن تلتقي فتياتها بأصدقائها من الجنس الآخر في نفس المنزل لمراجعة الدروس، أو للعب واللهو، فهذه الأمور أصبحت عادية وطبّع المجتمع معها، ولذلك أيضا أقول وأؤكد أن المجتمع ليس محافظا بتلك الصورة وبتلك الدرجة التي يريد البعض أن يصورها لنا، إنه مجتمع يتدافع من أجل قيم جديدة، ويتطور لتقبل قيم أخرى لم تكن مقبولة قبل خمسين سنة مثلا.

باختصار، القول إن المجتمع المغربي مجتمع محافظ قول إيديولوجي يخدم جهات محافظة لمنع التقدم إلى الأمام ولمواجهة والوقوف أمام تغير القوانين والنظام السياسي، هذه ليست إذن حجة، بل ادعاء باطل يخدم مصالح سياسية محافظة.

هل يمكن تأكيد هذه الخلاصة بناء على دراسة علمية؟

بالتأكيد، وأول دراسة أنجزتها سنة 1975 كانت حول المرأة والجنس في المغرب والتي نشرت في سنة 1985، ولقد أكدت من خلالها، وبكل وضوح، أن الفتاة في تلك الفترة كانت لها ممارسات جنسية قبل الزواج، كما كشفت عن فتيات رفضن الإمساك عن الجنس قبل الزواج، بل ومنهن من بحثن بكل الوسائل لتلبية الرغبات الجنسية في احترام لمنع الحمل في حالات معينة، وبدون انتباه لوقوع الحمل، في حالات أخرى.

ثم ما معنى وجود فتيات يبحثن عن غشاء بكارة اصطناعي؟ أليس هذا معناه وقوع ممارسات جنسية قبل فترة الزواج؟ بل ما معنى وجود أسر في البحث عن بكارات اصطناعية لفتياتهن قبل الزواج؟ وبالتالي فإن القول إن كل المجتمع المغربي محافظ هو قول منافق.

إذن كيف هي علاقة المغاربة بالجنس؟

المغرب اليوم يمر من مرحلة انتقال جنسي، معاييره الجنسية ماتزال تقليدية ودينية، أما سلوكاته الجنسية فتحررت من الدين إلى درجة كبيرة، هناك طلاق آخر بين المعايير الجنسية والسلوكات الجنسية، وبتعبير آخر فإن السلوك الجنسي يرفض البقاء في دائرة التحريم التي بدأت تتقلص تدريجيا، وهذا أمر طبيعي خاصة بالنسبة لمنظور تصاعدي وتقدمي يريد الذهاب بعيدا.

الجنس تاريخ، في البداية كان شبه حرّ ومتحرر، ثم أصبح محرما إلى درجة كبيرة، والآن بدأ يتحرر من مفهوم الحرام والتحريم، والمغرب كسائر المجتمعات يعرف ويعيش هذه الصيرورة، وهو تطور طبيعي لأنه لا يمكن اختزال الجنس فقط في مؤسسة الزواج، علما أن الجنس نفسه عاش مؤخرا مرحلة انفجار، ولم يعد باستطاعته الانحصار فقط في مؤسسة الزواج، وبالتالي فإن الشاذ في نظري هو وضع ترادف بين الجنس والزواج.

سنطرح السؤال بصورة مغايرة.

تفضل

تحليلكم سيقودنا مباشرة إلى المنطق الذي يعتبر ممارسة الجنس قبل الزواج، بما في ذلك التسامح مع القبل لدى الشباب القاصر، رذيلة، فما هو ردكم؟

هذه أخلاق أنتجها النظام الذكوري، الرذيلة والفحشاء والفاحشة تدافع عن مصلحة الرجل وسيادته وتفوقه، وليست أخلاقا محايدة، ينبغي أن نعيد النظر فيها، إنا أخلاق/وسيلة لضبط جنسيانية الفتاة والمرأة، الأخلاق الجنسية المحايدة مساواتية تبني على التراضي بين الشريكين في كل ما يتعلق بالجنس، قبل الزواج وأثناءه وخارجه. الجنس كرذيلة فكرة ذكورية بامتياز تحمي مصالح الرجل، الاقتصادية والجنسية.

طيب، ما هو تفسيركم لتنامي ظاهرة الاغتصاب وزنى المحارم؟

صحيح، ظهرت في الآونة الأخيرة كثير من الأخبار عن تنامي ظاهرة الاغتصاب وزنى المحارم، وقد تداولتها مختلف وسائل الإعلام، وكانت محط نقاش من طرف المجتمع، لكن هذه الأخبار المتواترة ليست إلا مؤشرا من مؤشرات عديدة تدل على أن المجتمع المغربي مريض وغير متحرر جنسيا، ويعيش حرمانا جنسيا هو الذي يؤدي إلى الاغتصاب وزنى المحارم، وهو أيضا ناتج عن غياب الحرية الجنسية، وعن غياب التربية جنسية، وباختصار شديد، ناتج عن غياب المواطنة الجنسية، عكس ما يحدث في الدول الغربية التي تتمتع بحرية وبمواطنة جنسية، ولذلك لا تعثر على حالات الاغتصاب وزنى المحارم مثل ما يحدث عندنا وعند دول أخرى تعيش القمع الجنسي، اجتماعيا وقانونيا.

هنا يعني أن مجتمعنا مكبوت جنسيا؟

بكل تأكيد، على الرغم من تواتر مظاهر خادعة عن وجود حرية جنسية، وفي الحقيقة هناك تعايش بين الكبت والحرية، وهو ما كان يظهر خلال سنوات القمع التي عملت بسياسة "دعه ينكح دعه يمر"، وهو ما أدى إلى ظهور نوع من الليبرالية الجنسية، علما أن هذه السياسة استعملت من أجل التخفيف من حدة القمع السياسي المسلط على المغاربة، بل وحتى دفعه لتقبل ذلك القمع من خلال فسح المجال لليبرالية جنسية، وهي التي أدت في مرحلة معينة إلى البغاء الجنسي، لكنها لم تستأصل جذور الكبت الجنسي الذي مايزال قائما حتى اليوم...

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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 21:35

Malgré la divergence dans la définition de la violence sexuelle contre les enfants (VSE) on entend généralement par là deux choses:

-l’abus sexuel qui signifie impliquer l’enfant dans des activités sexuelles à des fins érotiques, activités inappropriées à son âge et à son développement psychosexuel, qu'il subit sous la contrainte, par violence ou séduction ou qui transgressent la morale sociale.

-l’exploitation sexuelle qui signifie impliquer l’enfant dans des activités sexuelles à des fins commerciales : prostitution, pornographie, esclavage, mariage forcé, grossesse forcée.

Une autre distinction possible conduit à parler de l’abus sexuel (séduction/exploitation de l’autorité), de la violence (viol), de l’exploitation sexuelle (prostitution, pornographie… traite), et de pratiques sexuelles culturelles nocives (mariage précoce, excision…).

En fin une distinction est à faire entre pédophilie (attirance sexuelle pour les enfants pré-pubères) et l’hébéphilie (attirance sexuelle pour les enfants de 13 et 17 ans).

La VSE, sous toutes ses formes et ses contextes (espace familial, espace scolaire, espace professionnel, espace public), engendre des troubles : retard statural, difficultés de communication, retard de langage, dyslexie, énurésie, instabilité, agressivité, isolement, fugues, insomnie, mésestime de soi, dépression, automutilations et tentatives de suicide.

Arsenal juridique contre la VSE

La VSE est condamnée par un ensemble de textes juridiques internationaux, et particulièrement par la « Convention Internationale des Droits de l’Enfant » (CDE 1989), le « Protocole facultatif concernant la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants (2000), l’« Etude du Secrétaire Général des Nations Unies sur la violence contre les enfants » et la déclaration et l’appel à l’action qui ont suivi Yokohama en 2001 et Rio de Janeiro en 2008.

A l’image de la communauté internationale, le Maroc a ratifié les principaux instruments internationaux qui sous-tendent la lutte contre la VSE. En 1993, il a ratifié la CDE sans aucune réserve concernant les articles 34 et 35, relatifs à la protection de l’enfant contre toutes les formes d’exploitation sexuelle et de violence sexuelle. Puis, en 2001, il a ratifié son Protocole facultatif concernant la vente d’enfant, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants. Il a également ratifié la Convention 182 du BIT sur les pires formes du travail des enfants, convention qui prévoit l’interdiction et l’élimination de la prostitution des enfants et de la pornographie impliquant des enfants. Il a créé l’«Observatoire National des Droits de l’Enfant » en 1994, puis adopté le Plan d’action de Stockholm et a ensuite activement participé à la préparation des travaux de la conférence de Yokohama (Japon) sur l’exploitation sexuelle des enfants (2001).

En droit interne, de nombreuses dispositions législatives ont été prises pour sévir contre la VSE. Les pouvoirs publics ont notamment modifié et complété le code pénal à partir de 2003 de manière à renforcer la protection des mineurs contre l’exploitation sexuelle. D’un côté, la sanction du proxénétisme commis à l’égard d’un mineur de moins de dix-huit ans a été durcie. De l’autre, trois nouvelles infractions ont été établies : le travail forcé des enfants, la vente des enfants et l’exploitation d’enfants pour la pornographie.

Cependant, le mariage d’une fille mineure (moins de 18 ans) reste légalement possible quand il est autorisé par le juge dans des cas exceptionnels. Culturellement, ce type de mariage n’est pas considéré comme un mariage précoce (c’est-à-dire comme une VSE). Plus loin, et selon l’alinéa 2 de l’article 475 du code pénal, si le violeur d’une jeune fille mineure épouse sa victime, il échappe à la peine de prison. Cet alinéa est en cours d’abrogation.

Prévalence de la VSE AU MAROC

Malgré cette lutte juridique contre la VSE, différents rapports et études produits par différentes organismes montrent que la prévalence de la VSE est inquiétante, même si les données disponibles au Maroc sont insuffisantes. Les statistiques disponibles ne reflètent que partiellement l’ampleur du fléau de la VSE.

En 1999 les cas enregistrés[1] s’établissent comme suit : 102 cas (17 cas de viol; 63 atteintes à la pudeur ; 19 cas de prostitution). En 2000, 69 cas (9 cas de viol; 36 atteintes à la pudeur; 14 cas de prostitution). Au premier trimestre 2001, 210 cas sont enregistrés. Les filles représentent approximativement les 2/3 des cas enregistrés.

En 2006, une enquête du Ministère de la Justice et de l’UNICEF montre que la VSE

(viols, incitation à la débauche et actes contre-nature) constitue 27% des cas de violences déclarés en 2004 et 31,54% en 2005. Le nombre des victimes est passé de 4 923 en 2001 à 5650 en 2004, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 4,7%. Pendant cette période, le nombre de victimes de violences sexuelles et psychologiques a enregistré une forte croissance (respectivement +15,1% et +7,7%). Ces violences sont surtout le fait des hommes : 4586 hommes auteurs pour 100 femmes pour les VSE. En d’autres termes, les femmes ne constituent que 2,1% des auteurs des VSE.

Par ailleurs, Casablanca est la ville qui a connu le plus grand nombre de cas de violences contre les enfants, mais c'est à Tétouan qu'a été recensé le plus grand nombre de cas d’abus sexuel. Quant au trafic d'enfants, c'est à Béni-Mellal et à Nador qu'il est le plus pratiqué, avec respectivement 9,7% et 9,3%.

La VSE instruite en justice est commise dans la quasi-totalité des cas (97,9%) par des personnes autres que des membres de la famille, elle l’est par des employés ou des employeurs. Les pères ne sont mis en cause que dans 1,1% des cas. Ce qui signifie que le père est rarement dénoncé.

Par ailleurs, les cours d’appel où les affaires de violences sexuelles dominent sont celles de Tétouan (61,8%), Tanger (45,7%) et Oujda (40,4%).

Entre 2007 et 2010, l'Association "Touche pas à mes enfants", basée à Rabat, a enregistré plus de 1000 cas d'agression sur les enfants. La majorité des violences sont des violences sexuelles, « surtout de la pédophilie avec 70% des cas recensés » selon Najia Adib, la présidente de l’association[2]. Dans la même ligne, les chiffres officiels du Ministère du Développement Social de le Femme de la Famille et de la Solidarité (MDSFFS) parlent de 94 cas de VSE en 2009. Sur ces 94 cas, 52% sont commis par des proches, 42% par des proches de la famille ou des voisins, 8% par des parents et 2% par des éducateurs. Il faut signaler que ce sont les enfants en situation difficile qui sont les plus touchés par la violence sexuelle : c’est-à-dire les jeunes travailleuses domestiques, les enfants abandonnés, les enfants internés dans des établissements et les enfants de la rue.

Le COCASSE (Coalition Contre les Abus Sexuels Sur Enfants (COCASSE), rassemblant un large réseau d'associations de défense des droits de l'homme et de la protection de l'enfance) affirme au contraire que 75% des victimes sont agressées par un membre de leur famille.

En fait, dans près de 90% des cas selon l'OMS, la victime connaît son abuseur qui est pour elle un adulte référent au sens large, parent, professeur, ami de la famille. Dès lors, on comprend mieux pourquoi le spectre de la "hchouma" et de la dislocation familiale pèse lourd et empêche de déclarer les VSE. Les VSE intrafamiliales, notamment sexuelles, sont sous-déclarées.

Les données relatives à l’abus sexuel montrent que la majorité des viols sur les filles sont de type anal. Les violeurs respecteraient la tradition à travers la préservation de l’hymen. Le viol (pénétration) d’une petite fille (pédophilie) ou d’une adolescente (hébéphilie) est considéré comme plus grave par la famille. Il lui fait perdre un capital, un atout majeur dans l’entrée en mariage. La défloration d’une enfant ou d’une jeune fille est socialement décrite en termes de viol même s’il n’y pas recours à la violence. Elle est plus sévèrement punie par la loi. De son côté, le viol du garçon, moins grave que la défloration d’une fille, est quand même perçu comme l’indicateur d’une homosexualité passive à venir, ce qui ferait du garçon, une fois adulte, un être non sexuellement correct.

Au niveau de l’exploitation sexuelle, telle que définie plus haut, là encore, il y a absence de données statistiques exhaustives. Cependant, le rapport de la consultation régionale d’ECPAT[3] a signalé l’existence de la prostitution des mineures dans les villes d’Essaouira et de Casablanca. De son côté, l’Observatoire National des Droits de l’Enfant (ONDE) estime que la multiplication des « mineurs de la rue » est un phénomène favorable au développement de leur exploitation sexuelle. Enfin, « le tourisme sexuel est en augmentation auprès de petits garçons de moins de 10 ans qui sont exploités par les touristes et parfois même avec l’accord des parents », selon une enquête à Marrakech[4]. Cette enquête a été menée auprès de 100 enfants (mineurs/prostitués des deux sexes) et 400 adultes (experts, informateurs et lycéens) entre janvier et juin 2003. Il ressort de cette enquête que la ville est un terrain favorable à l’exploitation sexuelle des garçons. Pratiquement, tous les mineurs sexuellement violentés (97%) sont déscolarisés. Ils sont pour la plupart issus de familles nombreuses et pauvres. La violence et la dislocation familiales sont identifiées comme des déterminants dans la genèse de l’exploitation des enfants à des fins prostitutionnelles. En effet, près des deux tiers des jeunes filles prostituées viennent de familles monoparentales et 68% des garçons affirment avoir été victimes de maltraitance parentale. Outre cela, l’influence des jeunes plus âgés, la nécessité d’entretenir la famille, le viol/défloration chez les filles (l’hymen étant un capital), la complicité des agents d’autorité, l’indifférence des familles et l’hypocrisie de la société sont également des facteurs qui entrent en ligne de compte.

CONCLUSION

L’état des lieux, dressé à partir de la description rapide de l’arsenal juridique et de la prévalence, permet de considérer la VSE comme un problème de santé publique, la santé ici étant définie ici comme bien-être physique, mental et social. La VSE est l’expression d’une maltraitance plurielle des enfants, d’un mal être. Pour la combattre, il est nécessaire de réaliser une étude dont les objectifs s’établissent comme suit :

-collecter une information précise sur la VSE, en avoir une meilleure connaissance en ayant un aperçu du nombre et du profil des enfants sexuellement violentés. Aucune forme et aucun contexte de la VSE ne seront écartés dans ce diagnostic.

-identifier les spécificités de la VSE au Maroc, ses causes et ses conséquences.

- décrire les facteurs de risque, c’est-à-dire établir le profil des enfants exposés au risque VSE.

- établir un profil des abuseurs (adultes et mineurs).

-identifier les perceptions et lu vécu de la violence sexuelle par les enfants et les adultes qui les entourent.

-présenter les mécanismes de recours (signalement) et de prise en charge (en termes de perception, de connaissance, d’accessibilité et d’efficacité).

-identifier les différentes interventions publiques (institutions, ONG et associations) contre la VSE et voir comment il est possible de les améliorer

-promouvoir des débats publics sur la VSE pour impliquer tout le corps social dans la lutte contre la VSE ;

Notes

[1] Conférence régionale préparatoire au congrès de Yokohama : forum arabo-africain contre l’exploitation sexuelle des enfants. Rapport sur la situation de l’exploitation sexuelle des enfants dans la région MENA, Casablanca, le 10 septembre 2001.

[2] J. Mdiddech, in La vie économique du 27/10/2006.

[3] ECPAT (juin 2003) : L’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales en Afrique du Nord.

[4] Berre M., Pr Aboussad A., Filali H., El Kourchi M. : L’exploitation sexuelle de l’enfant : Cas de Marrakech, UNICEF, 2006.

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 22:59
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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 22:57

Au Maroc, la morale dominante est antisexuelle, sexiste, misogyne, inégalitaire. En un mot, elle est patriarcale. Elle n’offre pas les mêmes droits aux femmes et aux hommes, aux mariés et aux non mariés, aux hétérosexuels et aux LGBT. Son objectif principal est de condamner les jeunes filles à l’abstinence sexuelle afin de ne pas avoir des enfants qui créeraient la confusion des patrilignages et des biens. C’est ce que j’ai conceptualisé dans la théorie de la sécurité généalogique : le père n’accepte pas que son nom patronyme et ses biens soient transmis à ses petits enfants conçus dans une relation sexuelle illégale, qu’il n’a pas permise. Dans le cas des femmes divorcées et veuves, la théorie sociale de l’enfant endormi sert à rattacher l’enfant au mari répudiateur ou au défunt, et ce bien longtemps après le délai de viduité. C’est donc la jeune fille qui est finalement seule susceptible de menacer la sécurité généalogique du groupe agnatique puisqu’elle ne peut pas rattacher son enfant dit « naturel » à un père légal, c’est-à-dire à un mari.

Pour cette morale patriarcale consacrée par l’islam-standard, c’est-à-dire par l’interprétation dominante du Coran et de la Sunna, l’abstinence, la virginité-hymen et l’honneur sont les contraceptifs imposés pour prévenir les grossesses chez les jeunes filles non mariées. Aujourd’hui, cet arsenal contraceptif islamo-patriarcal échoue face à l’explosion du nombre des grossesses préconjugales, suite à la dés-institutionnalisation grandissante de la sexualité. Abstinence et mariage précoce ne sont plus des propositions tenables et réalistes à proposer aux jeunes filles. Elles n’ont jamais été proposées aux garçons (qui avaient le droit de posséder des esclaves sexuelles, entre autres).

Au Maroc, la dés-institutionnalisation de la sexualité, qui est un visage de la modernité, est pour le moment sauvage et anarchique, mal assumée, mal vécue. C’est un fait indéniable, mais un fait non reconnu car considéré comme déviance, chaos et ignorance. En fait, cet état de la sexualité marocaine représente une étape transitoire vers une sexualité moderne véritable. Le retour en arrière n’est plus possible, il n’est pas souhaité. L’état passé de la sexualité reposait principalement sur l’exploitation (sexuelle) des femmes dans l’esclavage, la prostitution et le mariage.

Dans l’état moderne de la sexualité, la sexualité est apprise grâce à une éducation sexuelle qui est à la fois savoir, techniques et éthique civile et civique. Cette éducation est le seul garant véritable de la santé sexuelle et reproductive. Celle-ci à son tour n’est pas concevable sans le droit à la sexualité, à une sexualité libre, consentie où la femme est un partenaire égal, n’ayant pas besoin de permission patriarcale pour jouir de son corps et en être le seul maître et possesseur.

Plus la sexualité est reconnue comme un droit, plus elle s’assume, et plus elle se protège. Distinguons donc entre le droit à la sexualité et le droit au mariage. Le droit à la sexualité n’est pas soumis au droit au mariage. Le mariage ne doit plus être le seul « permis de baiser » possible. Le droit à la sexualité est un droit humain en soi, soumis au seul consentement informé des partenaires, un consentement mû par le désir, par le plaisir, voire par l’amour. Jamais par l’argent. Quand l’argent est là, c’est la débauche, c’est la prostitution et la pornographie. Toute relation sexuelle consentie, informée et non commerciale est donc un droit humain individuel fondamental. Elle est un facteur essentiel dans la réalisation de la santé, c’est-à-dire du bien-être physique, mental et social des citoyens.

Aujourd’hui, l’enjeu est de lutter, comme je l’ai exprimé en 2007, contre l’article 490 du code pénal afin de l’abroger au nom des libertés individuelles fondamentales. J’ai été heureux de voir le mouvement féministe « Le Printemps de la Dignité » en 2010, puis l’AMDH en 2012 et enfin Adala en 2013, reprendre cet appel. Mon appel n’est plus solitaire. Il est maintenant porté par une société civile qui mérite de plus en plus son nom. Je ne me sens plus seul dans la lutte pour les droits (hétéro) sexuels en tant que droits humains. D’autres luttes sexuelles sont également à mener. Je les soutiens du fond de ma foi dans les droits humains.

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 18:18
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