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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 23:58

 

Voici mes réponses complètes à la journaliste Fadwa Islah du magazine Illi (juin 2013) au sujet de la virilité.

 

- Dans l'imaginaire collectif, la virilité est synonyme de puissance, force, vigueur, robustesse, énergie, pouvoir, autorité... Et vous, comment définissez-vous la virilité ?

 Abdessamad Dialmy : Commençons par distinguer entre mâlitude (doukoura), masculinité (roujoula) et virilité (fouhoula). La mâlitude, c’est le fait d’avoir un pénis. La masculinité, telle que définie par le patriarcat, renvoie aux caractéristiques de l’homme : 1) morales (parole, honneur…), 2) sociales (sens de la responsabilité, protection de la famille), 3) politiques (sens du commandement, exercice du pouvoir sur femmes et enfants) et 4) sexuelles (virilité). La virilité, c’est donc  la caractéristique sexuelle principale de la masculinité.  C’est le pouvoir de bander, de jouir, de faire jouir la partenaire, de la féconder. Le pénis viril devient alors l’instrument par lequel l’homme domine la femme dans tout système patriarcal. Cette domination masculine est consolidée par le recours masculin à la loi, à l’argent, à la violence, au pouvoir… Dans les sociétés primitives, l'homme était jaloux de la femme, celle-ci était considérée comme supérieure, c’est elle qui tombait enceinte, on ignorait totalement le rôle du sperme dans la fécondation, et les premiers dieux étaient de déesses, les déesses mères. Le passage au patriarcat, grâce à l’appropriation des moyens de production par les hommes, a produit la domination masculine en produisant la masculinité comme pouvoir, et la virilité comme relation de domination de l’homme sur la femme. Le pénis a été considéré comme le référent, et comme la femme ne l’a pas, elle a été considérée comme incomplète, donc inférieure. Sur la base de cette infrastructure qu’est le pénis, le patriarcat a construit la virilité comme expression sexuelle de la domination masculine. Bien entendu, il existe une multitude de stéréotypes de l'homme viril, qui changent en fonction des époques et des sociétés : le guerrier (antiquité), le chevalier (Moyen Âge), le cow-boy, l’ouvrier (temps modernes)…. Bien entendu, il existe une multitude de stéréotypes de l'homme viril qui changent en fonction des époques et des sociétés : le guerrier (antiquité), le chevalier (Moyen Âge), le cow-boy, l’ouvrier (temps modernes)….

 

 -Y a-t-il des signes visibles à l’œil nu de la rojoula ? Quelles sont les caractéristiques physiques de la virilité ? Comment détecter un homme viril ?

 AD : Les femmes ressentent intuitivement à partir de certains signes si un homme est viril ou pas… il y a la voix, le regard, la poignée de mains, la prise de décision, la réussite sociale, l’argent, la confiance en soi... ….

 

- Le portefeuille et la carrière sont donc les signes de la rojoula moderne? 

AD : Le portefeuille et le sexe sont deux composantes fondamentales de la masculinité dans la tradition. Comme le souligne ce hadith du prophète : « Celui qui a la puissance (al ba’a), qu'il se marie ». Ici puissance renvoie à la fois au pouvoir d’entretenir une femme et à la capacité d’avoir des rapports sexuels. La modernité tend à dissocier entre masculinité et portefeuille. Celui-ci n’est plus l’apanage des hommes.

- La virilité est-elle l’apanage des seuls hommes ? Ou la femme peut-elle être virile ?

 AD : La virilité est une spécificité masculine et le reste même dans les temps modernes. Cela n’empêche pas les femmes d’exercer le pouvoir, sous toutes ses formes, symbolique, économique et politique. L’une des conquêtes de la modernité est d’avoir démontré que le pouvoir ne doit plus être lié au fait d’avoir un pénis.

 

- Sensibilité et virilité sont-elles compatibles ?

 AD : Plus la société se dépatriarcalise, plus sensibilité et virilité sont compatibles. C’est quand la virilité n’est plus vécue comme un moyen de domination masculine qu’elle peut aller de pair avec la sensibilité et la tendresse. C’est dans les sociétés postmodernes comme les pays scandinaves que l’homme est à la fois viril et tendre. Au Maroc, l’homme tendre est appelé « rouijel », un petit homme, un homme incomplet. Il est méprisé.

 

- Un homosexuel peut-il être viril ?

 AD : Dans le contexte marocain, « homosexuel » est une appellation réservée aux hommes qui sont sexuellement pénétrés. Le « louat », l’homme qui pénètre enfants, adolescents et adultes de sexe masculin, n’est pas considéré comme un homosexuel. Il est perçu comme viril. Etre viril, c’est pénétrer les autres, quel que soit leur sexe.

 

 - La virilité est-elle innée ? Ou bien y a-t-il des éléments dans l’éducation qui permettent de préparer un jeune garçon à devenir un homme viril ?

 AD : La construction psychologique de l’homme viril fait partie de la construction sociale de la masculinité. Elle commence dès le début, avec une plus grande valorisation du garçon, c’est à dire dès la naissance. Elle part de la mâlitude : le pénis est célébré par plus de youyous, une plus grande fête... Le pénis, c’est l’infrastructure sur laquelle on va construire la masculinité, et la virilité qui va avec. La mère caresse le pénis de son garçon, elle en est fière, elle en joue, elle l’exhibe. Puis on apprend au garçon à sortir dans la rue, à se battre, à montrer qu'il est courageux, qu'il n'a pas peur... Puis la circoncision fait sortir le garçon du monde des femmes. Elle le purifie de tout signe de féminité (prépuce) et le jette dans le monde des hommes. Cela se poursuit à l'âge adulte par le rite de la défloration, rite sexuel initiatique. C’est l’épreuve de la virilité par excellence, c’est le moment où l’homme doit donner la preuve sexuelle de sa masculinité, c’est le moment de prouver qu’il est «Moulay soltane », c’est-à-dire pouvoir, puissance… Il va alors adopter la maxime « je bande, donc je suis ». En cas de panne sexuelle, en cas de pannes répétées, définitives, l’homme meurt en tant qu’homme. Dans la logique patriarcale, l’impuissance sexuelle détruit la masculinité. La panne sexuelle n’est liée qu’à l’homme, c’est le contraire de la virilité. Elle est impensable pour la femme. La panne sexuelle rend le coït impossible, pas la frigidité.

 

 - Pourquoi les femmes, même les plus modernes, sont-elles aussi « éprises » de la virilité ? Pourquoi ce critère est-il si important pour elles dans le choix d’un compagnon ? N’est-ce pas le signe d’un désir de soumission au mâle dominant ?

 AD : Cette posture paraît contradictoire. Les féministes modérées veulent que l'homme ne soit pas dominateur, qu'il soit galant, qu'il fasse la vaisselle, qu'il donne le biberon, tout en conservant sa virilité, sa puissance sexuelle. Pour les conservateurs, cet homme sera féminisé. L’exemple scandinave prouve que cet homme est pensable, possible. A mon sens, c’est l’idéal de l’homme, c’est l’homme idéal. Vouloir que l’homme soit et reste viril, c’est une demande acceptable dans la modernité, vouloir qu’il soit et reste dominateur, ce n’est plus acceptable dans la modernité.

 

- Pourquoi dit-on « Rojoula bhar, et l3ouwama 9lal... » ?

 AD : On peut traduire ce proverbe (patriarcal) de la manière suivante : « la masculinité est un océan, ceux qui y nagent sont peu nombreux ». Cela signifie que la masculinité est quelque chose d’inaccessible à la plupart des mâles, être mâle ne signifie pas être automatiquement homme. Dans le patriarcat, devenir homme est une conquête difficile, c’est un statut qui n’est jamais acquis de manière définitive. C’est une épreuve à vie. L’homme est tout le temps sollicité d’apporter la preuve qu’il est (toujours) un homme, surtout sur le plan sexuel. Pour le patriarcat, l’homme ne connaît pas de retraite sexuelle, il se doit d’être et de rester viril, à vie. Se rapprocher le mieux de cet homme musulman tel que décrit au paradis par Al Souyouti, cet homme à l’érection constante, sans défaillance aucune. Comme on le voit, la définition patriarcale de la masculinité n’en fait pas une tâche reposante.

 

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Published by Dialmy - dans Sexualité
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